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mercredi 15 février 2012

Géographie de Strabon

Title page of Strabon's Rerum geographicarum libri XVII. I.Casaubonius recensuit. G. Xylandri recognita. Acc. E Morelli observatiunculae. Paris, Typis Reglis 1620 Domaine publique

Livre IV La Gaule Chapitre 1 La Narbonnaise

(...)
7. Bien que le fait de ces poissons qu'on peut pêcher en creusant la terre soit déjà merveilleux en lui-même, la côte que nous venons de décrire nous offre quelque chose de plus merveilleux encore si l'on peut dire. Il s'agit d'une plaine située entre Massalia et les bouches du Rhône à une distance de 100 stades de la mer, et dont le diamètre (elle est de forme circulaire) a également 100 stades. Son aspect lui a fait donner le nom de Champ des Cailloux : elle est couverte, en effet, de cailloux gros comme le poing, sous lesquels pousse de l'agrostis, en assez grande quantité pour nourrir de nombreux troupeaux. Il s'y trouve de plus vers le milieu des eaux [saumâtres qui en se concentrant] deviennent des étangs salés [et qui en s'évaporant] laissent du sel. Toute cette plaine, ainsi que le pays situé au-dessus, se trouve fort exposée aux vents, mais surtout aux ravages du mélamborée, bise glaciale assez forte, dit-on, pour soulever et faire rouler une partie de ces cailloux, voire même pour précipiter des hommes à bas de leurs chariots, en leur enlevant du coup armes et vêtements. Aristote pense que toutes ces pierres ont été vomies à la surface du sol à la suite de quelque tremblement de terre, de la nature de ceux qu'on connaît sous le nom de brastes, et qu'entraînées par leur poids elles ont tout naturellement glissé vers ce fond et s'y sont entassées. Mais, suivant Posidonius, cette plaine n'est autre chose qu'un ancien lac, dont la surface, par suite d'une agitation ou fluctuation violente, s'est solidifiée, puis disloquée en une infinité de pierres toutes également polies, toutes de même forme et de même volume, comme sont les cailloux des rivières et les galets des plages, ressemblance du reste qui avait frappé Aristote aussi bien que Posidonius, mis dont ces auteurs ont cherché la cause, chacun à sa manière. En somme, la double explication qu'ils ont donnée du phénomène offre en soi de la vraisemblance, car il faut nécessairement que des pierres ayant cet aspect et cette disposition aient perdu leur nature primitive et se soient formées d'une concrétion de l'élément liquide, ou détachées de grandes masses rocheuses par le fait de déchirures incessantes [et régulières]. Toutefois Eschyle, qui connaissait déjà le phénomène, soit pour l'avoir observé [par lui-même], soit pour en avoir entendu parler à d'autres, l'avait jugé inexplicable et comme tel l'avait converti en fable. Voici en effet ce qu'il fait dire à Prométhée dans ses vers pour indiquer à Hercule la route qu'il doit suivre du Caucase aux Hespérides :

«Puis tu rencontreras l'intrépide armée des Ligyens, et, si grande que soit ta vaillance, crois-moi, elle ne trouvera rien à redire au combat qui t'attend : à un certain moment (c'est l'arrêt du destin) les flèches te manqueront, sans que ta main puisse trouver sur le sol une seule pierre pour s'en armer, car tout ce terrain est mou. Heureusement, Jupiter aura pitié de ton embarras, il amassera au-dessous du ciel de lourds et sombres nuages, et fera disparaître la surface de la terre sous une grêle de cailloux arrondis, nouvelles armes qui te permettront alors de disperser sans peine l'innombrable armée des Ligyens».

Sur ce, Posidonius demande s'il n'eût pas mieux valu faire pleuvoir ces pierres sur les Ligyens eux-mêmes et les en écraser tous que d'imaginer qu'un héros comme Hercule ait pu avoir besoin de tant de pierres [pour se défendre !]. - Mais non, dirons-nous à notre tour, car il fallait bien donner au héros des armes innombrables, du moment qu'on lui opposait d'innombrables ennemis. Voilà donc un premier point, ce semble, sur lequel le mythographe a raison contre le philosophe ; ajoutons que tout le reste du passage échappe de même à la critique par la précaution que le poète a prise de s'y retrancher derrière un arrêt formel du destin ; et en effet, que l'on se mette une fois à discuter les arrêts de la Providence et du destin, et l'on ne trouvera que trop d'occasions semblables de dire, soit à propos des événements de la vie humaine, soit à propos des phénomènes naturels, que les choses arrangées de certaine façon eussent été mieux que comme elles sont ; qu'il eût mieux valu, par exemple, que l'Egypte dût sa fertilité à des pluies abondantes et non aux crues de l'Ethiopie, qu'il eût mieux valu aussi que Pâris, en faisant voile vers Sparte, pérît dans un naufrage au lien d'expier tardivement, sous les coups de ceux qu'il avait offensés, l'injuste enlèvement d'Hélène, et le trépas de tant de Grecs et de barbares, ce qu'Euripide n'a pas manqué de rapporter à la volonté même de Jupiter
«Car Jupiter, voulant la ruine des Troyens et le châtiment de la Grèce, avait décidé qu'il en serait ainsi».

8. Au sujet des bouches du Rhône, Polybe taxe formellement Timée d'ignorance : il affirme que ce fleuve n'a pas les cinq bouches que Timée lui prête, et qu'il n'en compte que deux en tout. Artémidore, lui, en distingue trois. Ce qu'il y a de sûr c'est que plus tard Marius s'aperçut que, par le fait des atterrissements, l'entrée du fleuve tendait à s'oblitérer et devenait difficile, et qu'il fit creuser un nouveau canal où il dériva la plus forte partie des eaux du Rhône. Il en concéda la propriété aux Massaliotes, pour les récompenser de la bravoure qu'ils avaient déployée pendant sa campagne contre les Ambrons et les Toygènes, et cette concession devint pour eux une source de grands profits, en leur permettant de lever des droits sur tous les vaisseaux qui remontent ou descendent le fleuve. Aujourd'hui, du reste, l'entrée du Rhône se trouve être tout aussi difficile à cause de la violence du courant, et par le fait des atterrissements et du peu d'élévation de la côte, qu'on a peine à apercevoir même de près par les temps couverts, ce qui a donné l'idée aux Massaliotes d'y bâtir des tours en guise de signaux. Les Massaliotes, on le voit, ont pris de toute manière possession du pays, et ce temple de Diane Ephésienne, érigé par eux aux mêmes lieux, sur un terrain choisi exprès, et dont les bouches du fleuve font une espèce d'île, est là encore pour l'attester. Signalons enfin au-dessus des bouches du Rhône un étang salé, qu'on nomme le Stomalimné, et qui abonde en coquillages de toute espèce, ainsi qu'en excellents poissons. Quelques auteurs, ceux-là surtout qui veulent que le fleuve ait sept bouches, comptent cet étang pour une, mais c'est là une double erreur ; car une montagne s'élève entre deux, qui sépare absolument l'étang du fleuve. - Ici se termine ce que nous avions à dire de l'aspect et de l'étendue de la côte comprise entre le mont Pyréné et Massalia.

9. Quant à la côte qui se prolonge dans la direction du Var et de la partie de la Ligystique attenante à ce fleuve, elle nous présente, avec les villes massaliotes de Tauroentium, d'Olbia, d'Antipolis et de Nicaea, la station navale, fondée naguère par César-Auguste sous le nom de Forum Julium : cette station se trouve située entre Olbia et Antipolis, à 600 stades de Massalia. Le Var coule entre les villes d'Antipolis et de Nicaea, mais passe à 20 stades de l'une et à 60 de l'autre, de sorte qu'en vertu de la délimitation actuelle Nicaea se trouve appartenir à l'Italie, bien qu'elle dépende effectivement de Massalia. Nous l'avons déjà dit, ce sont les Massaliotes, qui, se voyant entourés de Barbares, ont bâti ces différentes places : ils voulaient les contenir et s'assurer au moins le libre accès de la mer, puisque du côté de la terre tout était aux mains de leurs ennemis. Tout le pays, en effet, est montagneux et escarpé : il y a bien encore auprès de Massalia une plaine passablement large, mais à l'est de cette ville les montagnes se rapprochent tout à fait de la mer et serrent la côte de si près qu'elles y laissent à peine la place d'un chemin praticable. Le commencement de cette chaîne de montagnes est occupé par les Salyens ; l'autre extrémité l'est par des tribus ligyennes limitrophes de l'Italie, dont il sera parlé plus loin. Nous ferons remarquer seulement dès à présent que, bien qu'Antipolis soit située en dedans des limites de la Narbonnaise, et Nicaea en dedans des limites de l'Italie, celle-ci demeure dans la dépendance de Massalia et fait partie de la Province, tandis qu'Antipolis se trouve rangée au nombre des villes italiques, par suite d'un décret rendu contre les Massaliotes, qui l'a affranchie de leur juridiction.
(...)
12. De l'autre côté du fleuve, ce sont les Volces qui occupent la plus grande partie du pays, les Volces dits Arécomisques. Narbonne passe pour être leur port, il serait plus juste de dire qu'elle est celui de la Gaule entière, tant elle surpasse les autres villes maritimes par l'importance et l'activité de son commerce. Les Volces touchent au Rhône et voient s'étendre en face d'eux, sur la rive opposée, les possessions des Salyens et des Cavares, [disons mieux, des Cavares seuls,] car le nom de ce peuple l'a emporté sur tous les autres, et l'on commence à ne plus appeler autrement les Barbares de cette rive, lesquels d'ailleurs ne sont plus, à proprement parler, des Barbares, vu qu'ils tendent de plus en plus à prendre la physionomie romaine, adoptant tous la langue, les moeurs, voire même quelques-uns les institutions des Romains. D'autres peuples, ceux-là faibles et obscurs, s'étendent des frontières des Arécomisques au mont Pyréné. La métropole des Arécomisques, Nemausus, bien inférieure à Narbonne en ce qu'on n'y voit pas la même affluence d'étrangers et de commerçants, forme en revanche une commune, une cité plus considérable. Elle a en effet dans sa dépendance vingt-quatre bourgs, tous extrêmement populeux, et dont les habitants, unis aux siens par le sang, diminuent naturellement par leurs contributions les charges qui pèsent sur elle. De plus, comme elle jouit du droit latin, quiconque y a été revêtu de l'édilité ou de la questure devient par cela seul citoyen romain, et le même privilège dispense la nation tout entière d'obéir aux ordres des préfets envoyés de Rome. La ville de Nemausus est située sur la route même qui conduit d'Ibérie en Italie, mais cette route, excellente l'été, est toute fangeuse en hiver, voire au printemps ; il lui arrive même quelquefois d'être tout entière envahie et coupée par les eaux. Sans doute on peut passer quelques-uns des fleuves qu'on rencontre à l'aide de bacs ou de ponts, bâtis, soit en bois, soit en pierre, mais la grande difficulté consiste dans le passage des torrents : or, il n'est pas rare de voir, jusqu'à l'entrée de l'été, descendre de la chaîne des Alpes de ces torrents que produit la fonte des neiges. La route en question, avons-nous dit, a deux branches, l'une qui va droit aux Alpes en traversant le territoire des Vocontiens (c'est la plus courte), et l'autre qui longe la côte appartenant aux Massaliotes et aux Ligyens : celle-ci est, à la vérité, plus longue, mais les cols qu'elle a à franchir pour entrer en Italie sont plus faciles, parce qu'en cet endroit les montagnes commencent à s'abaisser sensiblement. Ajoutons que Nemausus se trouve à 100 stades environ de la rive droite du Rhône prise à la hauteur de Taruscon, petite ville bâtie sur la rive gauche, et qu'elle est d'autre part à 720 stades de Narbonne. Plus près maintenant du mont Cemmène, disons mieux, sur tout le versant méridional de la chaîne, d'une extrémité à l'autre, habitent les Volces Tectosages en compagnie de quelques autres peuples. Il sera question de ceux-ci plus loin : parlons d'abord des Tectosages. (...)


Géographie de Strabon sur http://www.mediterranees.net/geographie/strabon/

dimanche 12 février 2012

La Cité des Dames Christine de Pisan

Christine de Pizan écrivant dans sa chambre (1407) Domaine publique

(...)
XIX. Ici finit le livre de la Cité des Dames. christine s’adresse aux femmes.

Remercions le Seigneur, mes très vénérées dames ! Car voici notre Cité bâtie et parachevée. Vous toutes qui aimez la vertu, la gloire et la renommée y serez accueillies dans les plus grands honneurs, car elle a été fondée et construite pour toutes les femmes honorables – celles de jadis, celles d’aujourd’hui et celles de demain. Mes très chères sœurs, il est naturel que le cœur humain se réjouisse lorsqu’il a triomphé de quelque agression et qu’il voit ses ennemis confondus. Vous avez cause désormais, chères amies, de vous réjouir honnêtement sans offenser Dieu ni les bienséances, en contemplant la perfection de cette nouvelle Cité qui, si vous en prenez soin, sera pour vous toutes (c’est-à-dire les femmes de bien) non seulement un refuge, mais un rempart pour vous défendre des attaques de vos ennemis. Vous pouvez voir que c’est toute de vertus qu’elle a été construite, matériaux en vérité si brillants que vous pouvez toutes vous y mirer, en particulier dans les hautes toitures de l’édifice (c’est-à-dire en cette dernière partie), mais il ne faudrait pas pour autant dédaigner ce qui vous concerne dans les autres parties. Mes chères amies, ne faites pas mauvais usage de ce nouveau matrimoine, comme le font ces arrogants qui s’enflent d’orgueil en voyant multiplier leurs richesses et croître leur prospérité. Suivez plutôt l’exemple de votre Reine, la Vierge Souveraine, qui lorsqu’elle apprit le suprême honneur qu’elle aurait de devenir la Mère du fils de Dieu, s’humilia d’autant plus en se réclamant la chambrière du Seigneur. Puisqu’il est vrai, chères amies, que plus une personne abonde en vertus, plus elle est humble et douce, puisse cette Cité vous inciter à vivre honorablement dans la vertu et la modestie.

Et vous, chères amies qui êtes mariées, ne vous indignez pas d’être ainsi soumises à vos maris, car ce n’est pas toujours dans l’intérêt des gens que d’être libres. C’est ce qui ressort en effet de ce que l’ange d Dieu disait à Esdras : que ceux qui s’en étaient remis à leur libre arbitre tombèrent dans le péché, se soulevèrent contre Notre-Seigneur et piétinèrent les justes, ce qui les entraîna dans la destruction. Que celle qui a un mari doux, bon et raisonnable, et qui l’aime d’un véritable amour, remercie le Seigneur, car ce n’est pas là une mince faveur, mais le plus grand bien qu’elle puisse recevoir sur cette terre ; qu’elle mette tous ses soins à le servir, le chérir et l’aimer d’un cœur fidèle – comme il est de son devoir –, vivant dans la tranquillité et priant Dieu qu’il continue à protéger leur union et à leur garder la vie sauve. Quand à celle dont le mari n’est ni bon ni méchant, elle doit elle aussi remercier le Seigneur de ne pas lui en avoir donné un pire elle doit faire tous ses efforts pour modérer ses excès et pour vivre paisiblement selon leur rang. Et celle dont le mari est pervers, félon et méchant doit faire tout son possible pour le supporter, afin de l’arracher à sa perversité et le ramener, si elle le peut, sur le chemin de la raison et de la bonté ; et si, malgré tous ses efforts, le mari s’obstine dans le mal, son âme sera récompensée de cette courageuse patience, et tous les béniront et prendront sa défense.

Ainsi, mes chères amies, soyez humbles et patientes, et la grâce de Dieu s’étendra sur vous ; on vous en louera, et le royaume des cieux vous sera ouvert. Car saint Grégoire affirme que la patience est la porte du Paradis et la voie qui mène à Jésus-Christ. Qu’aucune de vous ne persévère opiniâtrement dans des opinions frivoles et sans fondement – dans la jalousie, dans l’entêtement, dans un langage méprisant ou dans des actions scandaleuses –, car ce sont là des choses qui troublent l’esprit et font perdre la raison, et des façons particulièrement disgracieuses et malsaines chez une femme.

Et vous, jeunes filles qui êtes vierges, soyez pures, sages et discrètes. Restez sur vos gardes ; les méchants ont déjà tendu leurs filets. Que vos yeux soient baissés, vos bouches avares de paroles ; que la pudeur inspire tous vos actes. Armez-vous de vertu et de courage contre toutes les ruses des séducteurs et fuyez leur compagnie.

Et vous, les veuves, que vos habits, votre maintien et vos paroles soient honnêtes. Soyez pieuses dans vos actes comme dans vos mœurs. Modérez vos besoins, armez-vous de patience, vous en aurez bien besoin ! Soyez fortes et résolues face aux tribulations et aux difficultés matérielles. Restez humbles de caractère, d’aspect et de paroles, et charitables dans vos actes.

Enfin, vous toutes, mesdames, femmes de grande, de moyenne ou d’humble condition, avant toute chose restez sur vos gardes et soyez vigilantes pour vous défendre contre les ennemis de votre honneur et de votre vertu. Voyez, chères amies, comme de toutes parts ces hommes vous accusent des pires défauts ! Démasquez leur imposture par l’éclat de votre vertu ; en faisant le bien, convainquez de mensonge tout ceux qui vous calomnient. Ainsi pourriez-vous dire avec le Psalmiste : " L’iniquité du méchant retombera sur sa tête. ". Repoussez ces hypocrites enjôleurs qui cherchent à vous prendre par leurs beaux discours et par toutes les ruses imaginables votre bien le plus précieux, c’est-à-dire votre honneur et l’excellence de votre réputation ! Oh ! fuyez, mesdames, fuyez cette folle passion qu’ils exaltent auprès de vous ! Fuyez-la ! Pour l’amour de Dieu, fuyez ! Rien de bon ne peut vous en arriver ; soyez certaines, au contraire, que même si le jeu en paraît plaisant, cela se terminera toujours à votre préjudice. Ne vous laissez jamais persuader du contraire, car c’est la stricte vérité. Souvenez-vous, chères amies, comment ces hommes vous accusent de fragilité, de légèreté et d’inconstance, ce qui ne les empêche point de déployer les ruses les plus sophistiquées et de s’évertuer par mille manières à vous séduire et à vous prendre, comme autant de bêtes dans leurs filets ! Fuyez, mesdames, fuyez ! Evitez ces liaisons, car sous la gaieté se cachent les poisons les plus amers, ce qui entraînent la mort. Daignez, mes très vénérées dames, accroître et multiplier les habitantes de notre Cité en recherchant la vertu et en fuyant le vice, et réjouissez-vous dans le bien. Quant à moi, votre servante, ne m’oubliez pas dans vos prières, afin que Dieu m’accorde la grâce de vivre et de persévérer ici-bas en son saint service, et qu’à ma mort il me pardonne mes grandes fautes et m’accueille dans la joie éternelle. Qu’il étende sur vous toutes cette même grâce. Amen.

Ici finit la troisième et dernière partie du Livre de la Cité des Dames.

http://expositions.bnf.fr

vendredi 10 février 2012

Contre un ignorant bibliomane

Lucien de Samosate (v. 120–mort après 180)
Contre un ignorant bibliomane
trad. nouvelle par Eugène Talbot, Paris, Hachette, 1912

[0] CONTRE UN IGNORANT BIBLIOMANE.

[1] Certes, tu te proposes le contraire de ce que tu fais. Tu t'imagines paraître quelque chose dans la science en t'empressant d'acheter les plus beaux livres ; mais l'affaire tourne autrement et ne fait que mieux ressortir ton ignorance. D'autant plus que tu n'achètes pas les meilleurs livres, mais que, t'en rapportant à ceux qui en font l'éloge au hasard, tu deviens un don de Mercure pour les bouquinistes hâbleurs, un trésor assuré aux brocanteurs de cette espèce. Eh ! comment pourrais-tu distinguer les livres anciens, qui ont de la valeur, de ceux qui sont méprisables et moisis, si tu n'en juges que parce qu'ils sont rongés et percés, et si tu ne consultes que les teignes pour faire tes achats ? Quelle connaissance exacte, quelle sûreté, quel discernement espères-tu trouver en elles ?

[2] Quand je t'accorderais de pouvoir distinguer les belles copies de Callinus et celles que le célèbre Atticus a exécutées avec tant de soin, à quoi te servirait, homme étonnant, de les avoir en ta possession ? Tu ne saurais juger de leur beauté, et tu ne peux en faire plus d'usage qu'un aveugle ne jouit des charmes visibles de ses amours. Les yeux tout grands ouverts, j'en conviens, tu regardes tes livres, et, par Jupiter, tu t'en assouvis la vue, tu en lis même des morceaux au pas de course, l'œil devançant les lèvres. Mais cela ne suffit pas, si d'ailleurs tu ne sais pas ce qui constitue les beautés et les défauts d'un ouvrage, quel est le sens de tous les mots, leur construction, si l'auteur s'est astreint aux règles prescrites, quels sont les termes de bon ou de mauvais aloi, les tournures falsifiées.

[3] Eh quoi ! te figures-tu donc que tu nous sais cela sans l'avoir appris ? D'où te viendrait cette connaissance ? A moins qu'à l'exemple de certain berger, tu n'aies reçu une branche de laurier de la main des Muses. Mais tu n'as jamais entendu parler, je pense, de l'Hélicon, où ces divinités font, dit-on, leur séjour ; jamais, dans ta jeunesse, tu n'as fait d'études comme les nôtres. Il ne t'est même pas permis de songer aux Muses. En effet, elles n'hésitèrent point à se montrer à un berger rude, velu, dont le corps était fortement coloré par le soleil ; mais un homme comme toi (par la déesse du Liban, permets-moi, pour le moment, de ne pas être plus explicite), je suis bien sûr qu'elles n'auraient jamais consenti à venir à ta rencontre. Au lieu de te faire présent d'un rameau de laurier, elles t'auraient fouetté avec du myrte ou des feuilles de mauve : elles t'auraient chassé de leur domaine, de peur que tu ne vinsses souiller les eaux de, l'Olméus et de l'Hippocrène, où se désaltèrent les troupeaux et les bergers dont la bouche est pure. Non, quelles que soient ta hardiesse et ton impudence, tu n'oserais jamais dire que tu aies reçu la moindre instruction. Quand donc as-tu songé à entretenir avec les livres le plus léger commerce ? quel est ton maître ? quels sont tes condisciples ?

[4] Et cependant tu espères aujourd'hui que tout cela va pousser de soi-même, si tu possèdes une bibliothèque bien fournie ! Eh bien ! rassemble chez toi tous les ouvrages de Démosthène, qu'il a écrits de sa propre main, tous ceux de Thucydide, que le même Démosthène a copiés jusqu'à huit fois de sa belle écriture ; achète, si tu veux, tous les livres que Sylla a fait transporter d'Athènes à Rome : quel fruit en retireras-tu pour ton instruction ? En vain tu les étendrais pour te coucher dessus, en vain tu les collerais sur toi et tu t'en habillerais comme d'un vêtement. Le singe, dit un proverbe, est toujours singe, eût-il des ornements d'or. Tu as sans cesse un livre à la main et tu lis continuellement, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l'oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d'un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux marchands, aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent en si grand nombre ? Cependant, si tu veux y regarder de près, tu verras que ces gens-là ne sont pas beaucoup plus savants que toi ; leur langage est barbare comme le tien, leur intelligence bornée, comme celle des hommes qui n'ont jamais réfléchi sur ce qui est honnête et ce qui est honteux. Pourtant, tu manies peut-être deux ou trois volumes que lu leur achètes, tandis qu'ils ont jour et nuit des livres entre les mains.

[5] Mais de quoi te sert-il de les acheter, à moins que tu ne l'imagines que les rayons de ta bibliothèque sont aussi fort savants, parce qu'ils contiennent une foule de vieux auteurs ? Réponds-moi, si tu le veux ; ou plutôt, comme cela te serait impossible, réponds oui ou non de la tête à mes questions. Supposons qu'un homme, qui ne saurait pas jouer de la flûte, possédât celles de Timothée ou celles d'Isménias, qu'Isménias acheta sept talents à Corinthe, serait-ce assez pour qu'il pût jouer de cet instrument, ou plutôt cette possession ne lui serait-elle pas absolument inutile, puisqu'il ne pourrait s'en servir suivant les règles de l'art ? fort bien, tu as parfaitement fait signe que non. En effet, eût-il à sa disposition les flûtes de Marsyas ou d'Olympe, il est impossible qu'il en joue sans avoir appris. D'autre part, si l'on possédait l'arc d'Hercule, sans être en même temps Philoctète, seul capable de le bander et de viser au but, que serait-on, selon lui ? Un homme qui peut passer pour un bon archer ? Tu fais un signe négatif. Par une conséquence nécessaire, prenons deux hommes dont l'un ne sache pas gouverner un navire, ni l'autre conduire un cheval ; confions au premier un vaisseau magnifique, auquel rien ne manque de ce qui fait l'élégance et la solidité, et que l'autre achète un coursier de Médie, un centauride, ou un cheval marqué du coppa, chacun des deux ne sera-t-il pas bientôt convaincu de ne pas savoir diriger l'un le cheval, l'autre le navire ? Tu en conviens, n'est-ce pas ? Eh bien ! crois-moi, conviens encore de ceci. Quand un homme ignorant comme toi achète un grand nombre de livres, il provoque lui-même les brocards contre son ignorance. Pourquoi hésites-tu à dire oui ? La preuve en est, je crois, assez évidente, et tous ceux qui te voient répètent à l'envi le proverbe si connu : " Qu'y a-t-il de commun entre un chien et un bain ? "

[6] Il n'y a pas longtemps qu'il existait en Asie un homme riche, qui avait eu les deux pieds coupés par un funeste accident : ils avaient été, je pense, gelés dans un voyage où cet homme s'était trouvé dans la nécessité de traverser des neiges. Sa condition était déplorable. Pour remédier à son infortune, il s'était fait faire des pieds de bois, qu'il s'ajoutait et à l'aide desquels il marchait, appuyé sur ses esclaves. Cet homme avait une singulière manie : c'était d'acheter continuellement des chaussures neuves et magnifiques ; il y mettait la plus grande recherche, et voulait toujours voir parés de brodequins élégants les morceaux de bois qu'il appelait ses pieds ! N'est-ce pas là ce que tu fais ? N'as-tu pas l'esprit boiteux et dur comme du figuier, quand tu achètes des cothurnes d'or, avec lesquels l'homme le plus leste aurait peine à marcher ?

[7] Tu as sans doute parmi tes livres plusieurs exemplaires d'Homère ? Tu l'as acheté plus d'une fois ? Eh bien, sais-toi lire la seconde rhapsodie de l'Iliade ; et, sans examiner le reste, qui ne te regarde pas, vois-y le portrait d'un personnage ridicule, orateur impertinent, à la taille contournée, au corps mutilé. C'est Thersite. Supposons qu'avec cet air il prenne la panoplie d'Achille, crois-tu que cela seul lui fit acquérir en un instant et vigueur et beauté ? Franchirait-il le Scamandre ? en rougirait-il les eaux du sang des Phrygiens ? Tuerait-il Hector, et, avant lui, Lycaon et Astéropée ? Non ; il pourrait à peine porter sur ses épaules la lance de frêne, n'est-ce pas ? Mais comme il ferait rire à ses dépens, quand on le verrait boiter sous le bouclier, ou tomber sur la face, entraîné par le poids, écrasé par ce casque ; lorsqu'en levant la tête, il montrerait ses yeux louches, lorsque son dos voûté ferait bomber la cuirasse, lorsqu'il relèverait ses bottines, déshonorant ainsi et le fabricateur et le possesseur de ces armes ! Ne vois-tu pas que c'est là ton image quand tu tiens dans tes mains un beau livre, habillé de pourpre, garni d'un ombilic d'or, et que tu le lis d'une façon barbare, en l'écorchant et le travestissant de manière à provoquer le rire des habiles, tandis que les flatteurs qui t'environnent et te prodiguent leurs éloges, se tournent de temps en temps l'un vers l'autre pour en faire aussi gorge chaude ?

[8] Je veux maintenant te raconter une anecdote arrivée à Pytho. Un Tarentin, nommé Évangélus, homme assez considéré dans sa patrie, forma le projet de remporter le prix aux jeux pythiques. Il ne tarde pas à reconnaître qu'il lui serait impossible de disputer celui des exercices gymniques, n'ayant reçu de la nature ni la force ni la légèreté nécessaires ; mais il s'imagine qu'il peut aisément obtenir la palme du chant et de la cithare, sur la foi de ces hommes exécrables qui lui faisaient cortège, le comblaient d'éloges, et se récriaient au moindre son qu'il tirait de ses cordes. Le voilà venu à Delphes dans un brillant costume, revêtu d'une robe brochée d'or, la tête ceinte d'une couronne de laurier également d'or, et qui, au lieu de baies, porte des émeraudes d'une grosseur égale à celle du fruit. Sa cithare, d'une richesse et d'une beauté exquises, est tout entière de l'or le plus pur, ornée de bagues et de pierres fines de toute espèce, sur lesquelles on voit sculptées les Muses avec Apollon et Orphée : grande merveille pour les spectateurs !

[9] Le jour du combat venu, trois rivaux se présentent. Le second rang échoit à Évangélus, après Thespis de Thèbes, qui ne chante pas mal. Évangélus s'avance tout éblouissant d'or, d'émeraudes, de béryls et d'hyacinthes ; la pourpre de son vêtement brille à travers la broderie d'or qui la relève. A cette vue, le théâtre est frappé d'admiration ; les spectateurs sont remplis de surprise et d'attente ; mais, au moment où il faut chanter et jouer de là cithare, l'artiste commence par faire entendre je ne sais quels sons aigres et discords ; il rompt trois cordes à la fois par la violence avec laquelle il les attaque, puis, quand il se met à chanter, sa voix grêle et fausse excite parmi les auditeurs un rire universel. Les Agonothètes, indignés de son audace, le font fouetter et chasser du théâtre. Ce fut un spectacle vraiment récréatif, de voir tout pleurant Évangélus aux habits d'or, déchiré sous le fouet des Mastigophores, au milieu de la scène, les jambes ensanglantées par les lanières, et ramassant par terre les pierreries de sa cithare, qui étaient tombées pendant qu'on la fouettait en même temps que lui.

[10] Quelques instants après, arrive un certain Eumélus d'Élée : il tient en main une vieille lyre, montée avec des chevilles de bois ; son habit avec sa couronne vaut à peine dix drachmes : mais le talent avec lequel il chante, les sons qu'il tire de son instrument d'après les règles de l'art, lui donnent la victoire : on le proclame vainqueur, et l'on prétend que, pour se moquer d'Évangélus, qui avait fait pour rien un si pompeux étalage de sa cithare et de ses pierreries, il lui dit : "Évangélus, ton front est ceint d'une couronne de laurier d'or parce que tu es riche ; moi qui suis pauvre, je suis couronné du laurier delphien. Tout le fruit que tu retires de ce bel appareil, c'est que personne ne s'apitoie sur ta défaite ; mais on te hait encore davantage à cause de ton ignorance et de ton luxe inutile." L'exemple de cet Évangélus semble fait exprès pour ton pied, sauf que tu ne t'inquiètes guère si tu fais rire les spectateurs.

[11] Il ne sera pas non plus hors de propos de te raconter une autre histoire, arrivée jadis à Lesbos. Après que les femmes de Thrace eurent déchiré le malheureux Orphée, sa tête, dit-on, jetée dans l'Hèbre avec sa lyre, descendit dans le golfe Mélane ; elle flottait portée sur l'instrument, et, par un chant douloureux, déplorait le triste sort d'Orphée ; les cordes de la lyre, frappées par les vents, répondaient à ses plaintes : l'une et l'autre, avec ce triste concert, arrivèrent, à Lesbos. Les habitants recueillirent la tête et lui donnèrent la sépulture à l'endroit où est aujourd'hui le temple de Bacchus ; la lyre fut consacrée à Apollon et suspendue dans son temple, où elle s'est longtemps conservée.

[12] Dans la suite, Néanthe, fils du tyran Pittacus, ayant appris que cette lyre séduisait jadis les animaux sauvages, les arbres, les rochers même, et que, depuis la mort d'Orphée, elle rendait encore des sons harmonieux, désira vivement la posséder. Il corrompt à force d'argent le prêtre qui la gardait, l'engage à substituer une autre lyre tout à fait semblable, et à lui livrer celle d'Orphée. Il la prend, mais, craignant qu'il ne fût pas sûr pour lui d'en faire usage dans la ville durant le jour, il se rend la nuit, dans un des faubourgs, emportant la lyre cachée sous ses vêtements. Arrivé là, il saisit l'instrument entre ses mains, et se met à frapper et à tourmenter les cordes, jeune ignorant, inhabile en musique, qui se flattait que la lyre allait rendre sous ses doigts des sons divins, faits pour entraîner et séduire tous les êtres, et qu'il serait, lui, le plus heureux des hommes, en devenant l'héritier des talents musicaux d'Orphée ! Mais voilà des chiens qui arrivent au bruit, il y en avait une foule, et qui le mettent en pièces ; seule conformité de son sort avec celui d'Orphée ; et la lyre maniée par lui ne sut attirer que des chiens. Cet événement prouva d'une manière positive que ce n'était pas l'instrument qui charmait les auditeurs, mais l'art et le talent du chanteur, qu'Orphée avait reçus de sa mère dans un degré suprême ; sa lyre n'avait, par elle-même, rien qui la mît au-dessus des autres instruments.

[13] Mais pourquoi te parler d'Orphée et de Néanthe, lorsque de nos jours, il s'est trouvé un homme (il vit encore, je crois) qui acheta trois mille drachmes la lampe d'argile du stoïcien Épictète ? Il espérait, sans doute, qu'en lisant la nuit à la lueur de cette lampe, la sagesse d'Épictète lui viendrait tout de suite en dormant, et qu'il ressemblerait à cet admirable vieillard !

[14] Tout dernièrement un autre fou acheta un talent le bâton que portait Protée le cynique, et qu'il jeta pour s'élancer dans le feu ; il conserve ce précieux gage et le fait voir comme les Tégéates montrent les dépouilles du sanglier de Calydon, les Thébains les ossements de Géryon, et les habitants de Memphis les cheveux frisés d'Isis. Le maître de cette merveilleuse relique te surpasse encore en ignorance et en sottise. Vois à quel triste état tu es réduit : il te faudrait vraiment quelques coups de bâton sur la tête.

[15] On dit que Denys le Tyran composait des tragédies si froides et si ridicules, qu'elles firent souvent descendre Philoxène aux carrières, parce que ce poète ne pouvait s'empêcher d'en rire. Denys, informé qu'on se moquait de lui, acheta le stylet avec lequel Eschyle avait coutume d'écrire, persuadé qu'il lui inspirerait un enthousiasme poétique. Mais il écrivit des choses plus ridicules encore, ainsi qu'on en peut juger par ces platitudes doriques : L'épouse de Denys a vu son dernier jour. Et ensuite : J'ai perdu là, grands dieux, une épouse commode ! Et enfin cette maxime, sortie du même stylet : L'imbécile ici bas se fait illusion. Cette sentence, du moins, on dirait que Denys l'a composée exprès pour toi ; et l'on devrait, rien que pour cela, dorer le stylet qui l'a produite.

[16] Quel est donc ton espoir, lorsque tu es sans cesse occupé à rouler tes livres, à les coller, à les ébarber, à les frotter de safran et de cèdre, à les habiller de peaux, à les garnir d’ombilics ? Quel fruit te flattes-tu d'en recueillir ? Leur acquisition t'a-t-elle rendu plus vertueux ? Tu ne dis rien ? Te voilà plus muet qu'un poisson ! Mais ta vie est connue, et l'on n'a rien de beau à en dire. Une haine sauvage, comme on dit, environne de toutes parts tes mœurs éhontées. Ah ! si les livres produisent de pareils effets, il faut les fuir d'une fuite éternelle.

[17] Il y a deux avantages qu'on peut retirer du commerce avec les anciens : l'un est de s'exprimer avec élégance, l'autre d'apprendre à faire le bien par l'imitation des meilleurs modèles, et à éviter le mal. Mais celui qui, dans sa conduite et dans ses paroles, montre qu'il n'a retiré aucune utilité des livres, que fait-il autre chose que de tailler, en les achetant, de la besogne aux rats, des demeures aux vers et des coups aux esclaves sous prétexte de négligence ?

[18] Quelle ne doit pas être ta honte, lorsque quelqu'un, te voyant un livre à la main, et tu en as toujours, te demande de qui il est, orateur, historien, poète ? Comme tu en as lu le titre, tu as peut-être de quoi répondre, Mais si la conversation s'engage, comme il est tout naturel que cela arrive dans un commerce amical, et que ton interlocuteur blâme ou approuve certains passages, te voilà tout perplexe ; tu n'as pas un mot à dire. N'es-tu-pas près de souhaiter que la terre s'entre ouvre, nouveau Bellérophon qui fournis un livre contre toi ?

[19] Démétrius le cynique voyait un jour à Corinthe un ignorant qui lisait un livre splendidement orné ; c'étaient, je crois, les Bacchantes d'Euripide. Le lecteur en était à la scène où le messager vient annoncer la mort de Penthée et la fureur d'Agavé. Alors Démétrius, lui arrachant le livre et le mettant en pièces : " Mieux vaut, dit-il, pour Penthée d'être une bonne fois déchiré par mes mains que mille par ta bouche !" J'ai beau chercher en moi-même, je n'ai pas encore pu trouver le motif qui te pousse à courir ainsi après les livres, pour les acheter. Que ce soit pour ton utilité et ton besoin, c'est ce que ne pourront jamais se figurer même ceux qui ne te connaissent que de vue. On croira plutôt qu'un chauve achète un peigne ; un aveugle, un miroir ; un sourd, une flûte ; une femme galante, un eunuque ; un habitant de l'intérieur des terres, une rame ; un pilote, une charrue. Mais peut-être ta grande affaire est-elle de faire étalage de tes richesses, de montrer à tout le monde que tes immenses dépenses s'étendent jusqu'à l'achat d'objets parfaitement inutiles ? C'est possible ; mais, autant que j'ai pu le savoir en ma qualité de Syrien, si tu ne t'étais pas frauduleusement inscrit sur le testament d'un certain vieillard, tu mourrais de faim, et tu aurais mis en vente tous tes livres.

[20] Reste ceci, que les éloges de tes flatteurs t'ayant mis en tête que tu es non seulement aimable et beau, mais encore savant, orateur, historien, comme on n'en a jamais vu, tu dois nécessairement acheter des livres pour justifier leurs louanges. On dit donc que souvent, après le repas, tu leur lis quelque chose de ta façon, et que ces gens altérés se mettent à crier comme des grenouilles à sec, et n'ont à boire que quand ils se sont rompu les poumons. Mais je ne puis concevoir comment tu es assez niais pour te laisser ainsi mener par le nez, comment tu peux croire à tout ce qu'ils te disent, au point de te laisser persuader que tu ressembles à un souverain, comme le faux Alexandre, le faux Philippe, qui était fils d'un dégraisseur, le faux Néron qui a paru du temps de nos pères, comme tous ceux enfin dont le nom est marqué au coin du mensonge.

[21] Est-il étonnant, d'ailleurs, qu'un fou et un ignorant comme toi soit infatué de cette manie, et doit-on être surpris de te voir marcher la tête haute, copiant la démarche, le maintien, les regards de celui auquel tu te flattes de ressembler, quand on voit Pyrrhus, roi d'Épire, prince remarquable, du reste, se laisser gâter par ses courtisans, sous prétexte de ressemblance, au point de croire qu'il était tout le portrait d'Alexandre ? Cependant, pour parler avec les musiciens, il y avait entre eux la distance de plus de deux octaves, comme je m'en suis convaincu en voyant un portrait de Pyrrhus ; et, malgré cela, il s'imaginait que chacun de ses traits rappelait ceux du roi de Macédoine. Mais j'y songe, c'est faire injure à Pyrrhus que de te comparer à lui. En revanche, voici qui te convient à merveille. Telle était l'erreur de Pyrrhus, telle l'opinion qu'il avait de lui ; et il n'y avait personne qui ne la partageât, personne qui ne fut atteint de la même maladie, jusqu'à ce qu'un jour à Larisse, une bonne femme étrangère, en lui disant la vérité, le guérît de cette pituite. Pyrrhus, lui ayant montré les portraits de Philippe, de Perdiccas, d'Alexandre, de Cassandre et d'autres rois, lui demanda auquel il ressemblait, convaincu qu'elle allait désigner Alexandre ; mais elle, après quelques moments d'hésitation : "A Batrachion, dit-elle, le cuisinier !" Il y avait, en effet, à Larisse un cuisinier nommé Batrachion qui ressemblait à Pyrrhus.

[22] Quant à toi, je ne saurais dire auquel des complaisants infâmes de nos danseurs tu ressembles davantage ; mais ce que je vois clairement, c'est que tu parais à tout le monde atteint d'une manie arrivée à son plus haut période, quand il s'agit de cette ressemblance imaginaire. Il n'est donc pas extraordinaire qu'étant si mauvais peintre, tu veuilles te donner des airs d'érudit, et que tu croies aveuglément les flatteurs qui te saluent de ce titre. Mais à quoi vais-je m'amuser ? Chacun voit la raison pour laquelle tu t'empresses tant d'acheter des livres, et, si je ne m'en suis pas aperçu plus tôt, c'est faute d'intelligence. Rien de plus ingénieux, selon toi du moins, que ton expédient, et tu te flattes des plus belles espérances, si le bruit de ton savoir arrive jusqu'à l'empereur, qui est savant lui-même et qui tient la science en grande estime. S'il entend dire de toi que tu achètes des livres et que tu en fais une belle collection, tu espères avant peu tout obtenir de lui.

[23] Eh quoi ! monstre d'impureté, crois-tu donc que l'empereur soit tellement enivré de suc de mandragore, qu'il puisse apprendre une partie de tes actions sans être instruit du reste, sans connaître la vie que tu mènes le jour, tes excès de table et tes débauches nocturnes ? Ne sais-tu pas que les yeux et les oreilles du prince sont partout ? Tes faits et gestes sont si publics, que les aveugles et les sourds n'y sont pas étrangers. Tu n'as qu'à dire un mot, tu n'as qu'à te déshabiller dans un bain, ou plutôt, sans te déshabiller, faire seulement mettre à nu tes esclaves. Qu'en dis-tu ? Les secrets de tes nuits ne se produiront-ils pas au grand jour ? Réponds-moi: si Bassus, votre sophiste, si Battalus, le joueur de flûte, si le mignon Hémithéon de Sybaris, qui vous a rédigé un si beau code, ou l'on apprend à s'adoucir la peau, à s'épiler, à jouer toute espèce de rôle, actif ou passif ; si, dis-je, on voyait s'avancer un personnage de cette espèce, revêtu d'une peau de lion, armé d'une massue, pour qui les spectateurs le prendraient-ils ? Pour Hercule ? Non, certes ; à moins d'avoir aux yeux plein une marmite de chassie. Mille témoignages déposeraient contre ce mensonge : la démarche, le regard, le son de la voix, le cou penché, la céruse, le mastic et le fard dont vous faites usage ; en somme, comme dit le proverbe : "Il est plus facile de cacher cinq éléphants sous son aisselle qu'un seul mignon." Eh bien ! un pareil homme ne peut pas se déguiser sous une peau de lion, et tu t'imagines être caché sous un livre ? C'est impossible ; tout te trahira ; tous vos signes caractéristiques te feront découvrir.

[24] En général, tu me parais ignorer que ça n'est pas chez les brocanteurs de livres qu'on doit chercher l'estime publique : chacun, la provoque par soi-même et par sa vie de tous les jours. Crois-tu donc que Callinus et Atticus, ces élégants copistes, parleront pour ta défense et te couvriront de leur témoignage ? Non ; mais des gens impitoyables t'écraseront bientôt, s'il plaît aux dieux, et te réduiront à la dernière pauvreté. Tu devrais, si tu avais encore un peu de sens commun, vendre dès ce moment tes livres à quelqu'un de nos savants, et, avec tes livres, cette maison nouvellement construite, afin de payer à tes marchands d'esclaves une partie des sommes énormes que tu leur dois.

[25] Jusqu'ici, en effet, deux objets ont partagé tes soins : acquérir des livres précieux, acheter des gaillards jeunes et déjà mûrs : c'est la double affaire que tu poursuis et pourchasse avec ardeur. Il est cependant impossible, quand on est pauvre de suffire à ces deux dépenses. Écoute donc bien, car c'est chose sacrée qu'un bon conseil. Défais-toi de ce qui ne te convient pas, pour soigner ton autre maladie. Achète des esclaves complaisants, de peur qu'à défaut des gens de ta maison, tu ne te replies sur ceux de condition libre, qui ne manqueront pas, s'ils ne sont bien payés, de divulguer, en s'en allant, tant ce que vous faites après boire comme l'a fait dernièrement ce débauché qui, sortant de chez toi, a révélé tes turpitudes et étalé tes morsures. Je pourrais te faire attester par ceux qui étaient présents que je me suis emporté et que j'ai été sur le point de battre cet indiscret, dont les aveux me révoltaient pour toi, surtout quand il s'est mis à prendre à témoin deux ou trois jeunes gens, qui ont confirmé de point en point son récit. Crois-moi donc, excellent homme, épargne ton argent ; garde-le pour pouvoir chez toi faire et souffrir en toute sûreté ce que bon te semble ; car comment te dissuader d'agir de la sorte ? La chienne ne quitta pas facilement le cuir qu'on lui a appris à ronger.

[26] Mon second conseil est facile à suivre : n'achète plus de livres ; tu es assez savant, assez érudit ; tu as bientôt toute l'antiquité sur le bord des lèvres : tu sais toute l'histoire, tous les secrets du langage, beautés et défauts, emploi des termes attiques. Tu es devenu un miracle de sagesse et de science, grâce à ton déluge de livres : rien n'empêche, en effet, que je ne m'amuse un peu avec toi, puisque tu aimes si fort qu'on t'en impose.

[27] J'apprendrai pourtant volontiers quels sont, parmi tes livres, ceux que tu lis le plus souvent. Sont-ce les écrits de Platon ou ceux d'Antisthène ? les vers d'Archiloque ou ceux d'Hipponax ? Ou bien, dédaignant ces ouvrages, prends-tu de préférence les orateurs ? Lis-tu quelquefois le discours d'Eschine contre Timarque ? Mais tu connais tout cela, n'est-ce pas. Il n'en est rien qui ne te soit familier ? Tu as lu quelque scène d'Eupolis ou d'Aristophane ? Tu as lu toute la comédie des Baptes ? Chacun des traits qui s'y trouvent ne t'a-t-il pas frappé. N'as-tu pas rougi en t'y reconnaissant ? Ce qui doit, sans doute étonner davantage, c'est qu'avec une âme comme la tienne, tu oses toucher aux livres, et avec quelles mains ? Quand lis-tu donc ? Le jour ? Jamais personne ne te l'a vu faire. La nuit ? Est-ce possible, quand tu es tendu ailleurs ? Est-ce avant qu'on allume les flambeaux, quand vient le soir ? Tu n'oserais plus alors rien faire de semblable.

[28] Laisse-moi donc les livres, et vaque à ce que tu sais bien. Et pourtant il vaudrait mieux t'en abstenir et respecter la Phèdre d'Euripide, qui s'écrie, dans son courroux contre les femmes : Elles ne craignent point les ténèbres complices, Ni des murs indignes les voix accusatrices. Si cependant tu es décidé à ne pas te guérir de cette maladie, suis ta route, achète des livres, enferme-les à clef dans ta maison, et mets ta gloire à les posséder. Cela te suffit. Mais n'y touche pas, ne lis jamais, n'applique point ta langue aux discours, aux poèmes des grands hommes de l'antiquité, qui ne t'ont fait aucun mal. Je sais bien que mes avis sont en pure perte, et, comme dit le proverbe, j'entreprends de blanchir un Éthiopien. Tu continueras d'acheter des livres, tu ne t'en serviras pas, et tu seras la risée des hommes instruits qui n'estiment pas seulement un livre pour sa beauté extérieure et sa magnificence, mais en raison du style et du sens de l'ouvrage.

[29] Tu crois, sans doute, remédier à ton ignorance, la déguiser sous l'apparence de l'érudition, nous imposer par le nombre de tes livres ; mais tu ne sais pas que les médecins les plus ignorants usent du même expédient que toi. Ils se font faire des bottes d'ivoire, des cucurbites d'argent, des lancettes historiées d'or ; puis, quand il faut s'en servir, ils ne savent pas comment les manier, tandis que le premier praticien venu, avec une lancette bien affilée, quoique couverte de rouille, délivre le malade de ses souffrances. Faisons une comparaison plus plaisante encore ; regarde-moi les barbiers : tu vois que les habiles ont un rasoir, quelques petits couteaux et un miroir à l'avenant : les ignorants, au contraire, font un grand étalage de couteaux et de miroirs énormes. Malgré cela leur maladresse n'est un secret pour personne, et ce qu'il y a d'amusant, ma foi, on va se faire raser chez leurs voisins, puis on revient se mirer dans leurs miroirs et y arranger sa coiffure.

[30] Ainsi tu peux prêter des livres à d'autres, mais tu n'en saurais faire usage. Et cependant tu n'en as jamais prêté à qui que ce soit: tu es comme le chien qui, couché dans l'écurie, et ne pouvant manger d'orge, ne permet pas au cheval d'en prendre, lui qui peut en manger. Voilà, pour l'instant, ce que j'avais à te dire franchement au sujet de tes livres; quant au reste, à tes actes bas et méprisables, je t'en parlerai plus d'une fois encore.


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dimanche 13 novembre 2011

Matthieu Paris, enlumineur


Matthieu Paris (v. 1200-1259) était un moine bénédictin anglais, historien, artiste enlumineur, hagiographe, cartographe, sculpteur et encore ouvrier en métal.

Au monastère bénédictin de Saint-Albans, il continua l'œuvre historique de Roger de Wendover, la Chronica Majora, en l’élargissant par l’ajout des événements étrangers. Il est connu pour son admiration envers Frédéric II du Saint-Empire, auquel il attribua le surnom de Stupor Mundi (la « Stupeur du monde »).

Matthew Paris résuma sous le titre Historia Anglorum ou Historia Minor de nombreuses et longues chroniques datant de 1067 à 1253. Il fut aussi l’auteur de biographies de saints et de moines, dont une Life of Saint Albans. Il illustra ses ouvrages de sa propre main par de nombreuses enluminures et reste l’un des principaux talents de son époque en Angleterre.

Une illustration du manuscrit Life of Saint Albans avec une des premières représentations connues de la brouette.

Malgré son nom et sa connaissance de la langue française, Matthew Paris était Anglais de naissance, mais il se peut qu'il ait étudié à Paris dans sa jeunesse, après avoir reçu sa première éducation à l’école monastique de St Albans. La première chose que nous savons de lui (et nous le tirons de ses propres écrits), c'est qu'il fut admis comme moine à Saint-Albans, dans le Hertfordshire, en 1217. C'est d'après la supposition qu'il était encore adolescent lors de son admission qu'on suppose sa date de naissance, mais certains chercheurs se demandent s'il n'avait pas au moins dix ans de plus puisque de nombreux moines n'entraient dans la vie monastique qu'après une carrière laïque. Il est certain qu'il était parfaitement à l'aise avec les nobles et même les rois, ce qui peut indiquer qu'il était issu d'une famille d'un rang assez important, mais il est aussi certain que c'était un trait de sa personnalité. Il passa la plus grande partie de sa vie dans cette abbaye, mais en 1248 il fut envoyé en Norvège comme porteur d'un message de Louis IX à Haakon IV et il plut tant au roi de Norvège qu'il fut invité, plus tard, à superviser la réforme du monastère bénédictin de Nidarholm, près de Trondheim, sur l'ordre d'Innocent IV.

Outre ces missions, l'activité que l'on connaît de lui fut consacrée à l'histoire, une tâche pour laquelle les moines de Saint-Albans ont longtemps été célèbres. Ayant été admis dans l'ordre en 1217, il hérita en 1236 du rôle de Roger de Wendover, chargé officiellement d'enregistrer la chronique de l'abbaye. Il révisa son travail, et celui de l'abbé Jean de Cella, y ajoutant de nouveaux matériaux pour couvrir le temps de son propre mandat, et cette Chronica Majora est une source historique importante, en particulier pour la période comprise entre 1235 et 1259. Tout aussi intéressantes sont les illustrations que Paris a utilisées dans son travail.

Le Manuscrit de Dublin (voir ci-dessous) contient des notes intéressantes, qui éclairent le rôle joué par Matthew Paris dans d'autres manuscrits, et sur la façon dont il se servait des siens propres. Ils sont en français, et on lit de sa main :

« Si cela vous plaît, vous pouvez garder ce livre jusqu'à Pâques. »
« G, ayez l'obligeance de faire savoir à la comtesse d'Arundel, Isabelle, qu'elle doit vous envoyer le livre sur saint Thomas le Martyr et saint Édouard, que j'ai copié (traduit?) et illustré, et que la comtesse de Cornouailles peut conserver jusqu'à la Pentecôte. »
Certains vers.
« Dans le livre de la comtesse de Winchester qu'il y ait ainsi deux images sur chaque page » (des vers suivent décrivant treize saints).

On suppose que la dernière phrase fait allusion à l'activité de Paris, qui était l'intermédiaire et le conseiller en iconographie de la comtesse avec un autre artiste.

Le prêt de manuscrits à des familles aristocratiques, semble-t-il pour des périodes de plusieurs semaines ou plusieurs mois à la fois, est peut-être la raison pour laquelle il a réalisé plusieurs versions illustrées de sa Chronique.

jeudi 10 novembre 2011

Hildegarde de Bingen

Hildegarde de Bingen Hildegarde recevant l'inspiration divine, manuscrit médiéval Miniatur aus dem Rupertsberger Codex des Liber Scivias. Author: Original uploader was RobertLechner at de.wikipedia  This image (or other media file) is in the public domain because its copyright has expired.

Hildegarde de Bingen (en allemand : Hildegard von Bingen), née le 16 septembre 1098 à Bermersheim vor der Höhe près de Alzey (Hesse rhénane) et morte le 17 septembre 1179 à Rupertsberg (près de Bingen), est une religieuse bénédictine mystique et compositrice et auteure franconienne du XII° siècle.


Dixième enfant d'une famille noble très croyante, elle fut consacrée à la religion dès son plus jeune âge. À l'âge de huit ans, elle entre au couvent des bénédictines de Disibodenberg sur le Rhin, dans le diocèse de Mayence, pour son instruction sous la tutelle de Jutta de Sponheim. Elle prononce ses vœux perpétuels et reçoit vers l'âge de quatorze ou quinze ans le voile monastique des mains de l'évêque Othon de Bamberg.

Riesencodex Hildegards von Bingen Transferred from de.wikipedia; transferred to Commons by User:Boteas using CommonsHelper.(Original text : Landesbibliothek Wiesbaden)Attribution: Auteur: Ilona Buchecker. Original uploader was Mayem at de.wikipedia

Lorsque Jutta meurt en 1136, Hildegarde est élue abbesse de Disibodenberg, à l'âge de 38 ans.

Elle commence à 43 ans à consigner les visions qu'elle a depuis l'enfance, dans le Scivias (du latin sci vias Dei « sache les voies de Dieu »). En 1147, elle fonde l'abbaye de Rupertsberg..



L'approbation du pape Eugène III lors d'un synode réuni à Trèves fin 1147 - début 1148 encouragea Hildegarde à poursuivre son activité littéraire. Elle achève le Scivias, composé en 1151. Puis elle écrit le Liber vitae meritorum entre 1158 et 1163 et le Liber divinorum operum entre 1163 et 1174. En 1165, elle fonde l'abbaye d’Eibingen.

Ruine Kloster Rupertsberg Heimatverein Bingen-Bingerbrück Attribution: Carl Woog Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Sciences
Hildegarde de Bingen est médecin, et l’un des plus renommés de son temps. Ses ouvrages pressentent les idées à venir sur la physiologie humaine. Elle a une grande connaissance de la pharmacopée et, utilise tout ce que la nature pouvait lui offrir en matière de traitements : les simples bien sûr mais aussi les minéraux. Ainsi, par exemple elle écrit dans le langage imagé de son époque que :
" L'émeraude pousse tôt le matin, au lever du soleil, lorsque ce dernier devient puissant et amorce sa trajectoire dans le ciel. À cette heure, l'herbe est particulièrement verte et fraîche sur la terre, car l'air est encore frais et le soleil déjà chaud. Alors, les plantes aspirent si fortement la fraîcheur en elles comme un agneau le lait, en sorte que la chaleur du jour suffit à peine pour réchauffer et nourrir cette fraîcheur, pour qu'elle soit fécondatrice et puisse porter des fruits. C'est pourquoi l'émeraude est un remède efficace contre toutes les infirmités et maladies humaines, car elle est née du soleil et que sa matière jaillit de la fraîcheur de l'air. Celui qui a des douleurs au cœur, dans l'estomac ou un point de côté doit porter une émeraude pour réchauffer son corps, et il s'en portera mieux. Mais si ses souffrances empirent tellement qu'il ne puissent plus s'en défendre, alors il faut qu'il prenne immédiatement l'émeraude dans la bouche, pour l'humidifier avec sa salive. La salive réchauffée par cette pierre doit être alternativement avalée et recrachée, et ce faisant, la personne doit contracter et dilater son corps. Les accès subits de la maladie vont certainement faiblir… ".
Elle attribue ainsi des vertus protectrices, curatives, prédictives, purificatrices aux minéraux suivant en cela des pratiques antiques.

L'Univers Illustrations du Scivias d'Hildegarde, manuscrit de 1165 se trouvant à l'abbaye Sankt Hildegard d'Eibingen. The work of art depicted in this image and the reproduction thereof are in the public domain worldwide.

La plupart de ses écrits sont réunis dans un grand livre (le Riesencodex) conservé à la bibliothèque régionale de Hesse à Wiesbaden en Allemagne. Saint Bernard lui-même lui a assuré que ses visions étaient grâces du ciel.

Abbaye Sainte-Hildegarde Ordre de Saint-Benoît Reconstruction en 1904 Style néo-roman Attribution: Moguntiner

Hildegard of Bingen. Mediaeval Auteur inconnu Source: Lettera43.it Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Liste de ses écrits
Scivias seu Visionnes (1141-1151)
Liber divinorum operum simplicis hominis (1163-1173/1174)
Liber vitae meritorum (1148-1163)
Solutionnes triginta octobre quaestionum
Explanatio Regulae S. Benedicti
Explanatio Symboli S. Athanasii
Vita sancti Ruperti
Vita sancti Disibodi
Physica, sive Subtilitatum diversarum naturarum creaturarum libri novem, sive Liber simplicis medicinae (1151-1158)
Symphonia harmoniae coelestium revelationum
Ignota lingua, cum versione Latina
Tractatus de sacramento altaris
Homeliae LVIII in Evangelia
Causae et curae, sive Liber compositae medicinae.

Musique
Hildegarde a composé plus de soixante-dix chants liturgiques, hymnes et séquences, dont certains ont fait l'objet d'enregistrements récents par des ensembles de musique médiévale notamment "Sequentia" : Ave generosa, Columba aspexit, O presul vere civitatis… Ce dernier est un hommage à Disibod, moine irlandais du VIIe siècle fondateur du monastère double de Disibodenberg, dont Hildegarde fut la biographe. L'ensemble des chants forme la collection Symphonia harmoniae celestium revelationum (Symphonie de l'harmonie des révélations célestes), qu'elle mit en musique.
Elle a aussi composé un drame liturgique intitulé Ordo virtutum (Le jeu des vertus), qui comporte quatre-vingt-deux mélodies et met en scène les tiraillements de l'âme entre le démon et les vertus.


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mercredi 9 novembre 2011

Le saviez-vous ? Bouquet

Bouquet, nom donné, en littérature, à une toute petite pièce de poésie, rondeau, chanson ou madrigal, adressée à une personne le jour de sa fête. Par suite, on a appelé bouquets à Iris, à Chloris, à Philis, les morceaux adressés à quelque beauté imaginaire, ou pouvant servir à cacher sous des sentiments feints un sentiment réel. La première moitié du XVIIe siècle surtout a produit une infinité de ces bouquets, rarement remarquables par la finesse des idées et la grâce du langage, et presque toujours fades et froids. Au XVIIIe, les Dorat et les Pezay les ont discrédités. (B.).

samedi 5 novembre 2011

Condamnation du Banquet

Condamnation de banquet (détail) Tapisserie exposée au Musée d'Angers Anonyme Tournai, début 16e siècle Laine et soie.410 x 460 cm
La Condamnation de Banquet de Nicolas de La Chesnaye (écrivain français de la fin du XVe siècle, auteur de plusieurs textes en prose et en vers), est une moralité de 3644 vers, avec 38 personnages, composée probablement avant 1500, et transmise par une édition imprimée de 1507, dans un recueil comprenant trois textes et intitulé La Nef de santé, avec le Gouvernail du corps humain et la condamnacion des bancquetz a la louenge de diepte et sobrieté.

On attribue également à cet auteur un quatrième texte, rédigé en vers, le Traité des passions de l'âme.

La Condamnation de Banquet, une moralité "hygiéniste", a pour objectif de prévenir le spectateur contre la gloutonnerie et l’ivrognerie, tant sur le plan moral, mais aussi, ce qui est plus original, en donnant une leçon d’hygiène et de diététique. Elle met en scène des personnages allégoriques : sept joyeux compagnons, nommés Bonne-Compagnie, Gourmandise, Friandise, Passetemps, Je-bois-à-vous, Je-plaige-d'autant et Accoutumance, sont invités par Dîner, Souper et Banquet. Le premier repas a lieu chez Dîner, et les convives font honneur à une table bien servie. Mais tandis qu'ils mangent, Souper et Banquet les épient, et, jaloux, décident de se venger. Souper fait venir chez lui les maladies : Apoplexie, Paralysie, Épilepsie, Pleurésie, Colique, Esquinancie, Hydropisie, Jaunisse, Gravelle, Goutte et Apoplexie. Quand Bonne-Compagnie et ses amis font leur second puis leur troisième repas, les maladies viennent assaillir les convives. Il en résulte quatre morts : Je-bois-à-vous, Je-plaige, Friandise et Gourmandise. Les trois autres réussissent à s'enfuir et vont se plaindre à Expérience. Arrêtés, Souper et Banquet sont jugés par Expérience qui est conseillée par Hippocrate, Galien, Avicenne et Averroès. Le jugement est prononcé ; Remède proclame la sentence : Banquet est pendu. Dîner et à Souper, considérés comme indispensables pour se nourrir sont épargnés, mais à condition qu'ils mettront toujours six heures d'intervalle entre eux.

Ce texte est le sujet de deux tapisseries du XVIe siècle : l’une au Musée d’Angers ; une autre en cinq pièces est conservée au Musée Lorrain de Nancy (ateliers de Jean Grenier, 1505 ou 1511).