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mercredi 28 août 2013

Saint Augustin, docteur

Augustin fut ainsi nommé, ou bien en raison de l’excellence, de sa dignité, ou bien pour l’ardeur de son amour; ou bien par la signification étymologique de son nom.
1° L'excellence de sa dignité. De même qu'Auguste excellait sur tous les rois, de même Augustin excelle sur tous les docteurs, selon ce qu'en dit Remi. Daniel compare les autres docteurs à des étoiles quand il dit (XII) : « Ceux qui enseignent aux autres la voie de la justice luiront comme des étoiles dans toute l’éternité. » Mais saint Augustin est comparé au soleil dans l’épître qu'on chante en sa messe **. Il a lui dans le temple de Dieu comme un soleil éclatant de lumière.
2° L'ardeur de son amour. De même que le mois d'Auguste (août) est très chaud, de même saint Augustin brûla extraordinairement du feu de l’amour divin.
* Théodore Studite, traduit par Anastase le Bibliothécaire.
** C'était sans doute l’épître de la messe de saint Augustin telle qu'elle se lisait au XIII° siècle, et, qui était prise du L° chapitre de l’Ecclésiastique.

Michael Pacher (1430–1498) Les quatre pères de l'Église : Augustin, Jérôme de Stridon, Ambroise de Milan, Grégoire Ier 1471-1475 Alte Pinakothek Munich The reproduction is part of a collection of reproductions compiled by The Yorck Project. The compilation copyright is held by Zenodot Verlagsgesellschaft mbH and licensed under the GNU Free Documentation License.

Aussi dit-il de lui au livre de ses Confessions: « Vous avez percé mon cœur des flèches de votre charité, etc. » Il dit encore dans le même ouvrage: « Quelquefois vous répandez en moi une douceur si merveilleuse, les sentiments que j'éprouve sont si extraordinaires que, s'ils recevaient leur perfection, ils surpasseraient tout ce qu'on peut ressentir ici-bas. »
3° L'étymologie de son nom. Augustin, vient de augeo, augmenter et de astin, ville, et ana, en haut. Augustin, c'est donc celui qui augmente la cité d'en haut. Et c'est pour cela qu'on chante dans son office *: Qui praevaluit, amplificare civitatem. Voici comme il parle lui-même de cette ville dans le livre XI de la Cité de Dieu: « Dans la Trinité, la cité sainte a son origine, sa beauté, sa béatitude. Demandez-vous son auteur? C'est Dieu qui l’a créée; - l’auteur de sa sagesse? C'est Dieu qui l’éclaire; l’auteur de sa félicité? C'est Dieu dont elle jouit; Dieu perfection de son être, lumière de sa contemplation, joie de sa fidélité ; elle est, elle voit, elle aime; elle vit dans l’éternité de Dieu; elle brille dans la vérité de Dieu; elle jouit dans la bonté de Dieu. »
— Ou bien selon le Glossaire, Augustin veut dire magnifique, heureux, lumineux; car il fut magnifique dans sa vie, lumineux dans sa doctrine, et heureux dans la gloire. Sa vie fut compilée par Possidius, évêque de Catane, ainsi que le dit Cassiodore, en son livre des Hommes illustres **.

* Le bienheureux Jacques avait un office propre de saint Augustin sous les yeux, car ces paroles ne se rencontrent pas dans les Sacramentaires.
** La vie de saint Augustin est compilée ici d'après Possidius et le livre des Confessions.

Augustin, docteur éminent, naquit dans la province, d'Afrique, en la ville de Carthage, de parents fort distingués; son père s'appelait Patrice et sa mère Monique. Il fut instruit dans les arts libéraux suffisamment pour être regardé comme un profond philosophe et comme un rhéteur très habile. Il lut et comprit seul les ouvrages d'Aristote et tous les livres qui traitent des arts libéraux; il l’assure dans son livre des Confessions : « J'ai lu, dit-il, et compris, sans aucun secours, tout ce que je pus lire traitant de ce qu'on appelle les arts libéraux. Tout ce qui tient à l’art de parler et de raisonner, aux dimensions des corps, à la musique, aux nombres, je l’ai appris sans beaucoup de peines et sans le secours de personne ; vous le savez, ô Seigneur, mon Dieu, puisque cette vivacité de conception, cette pénétration d'esprit sont des avantages que je tiens de vous, cependant je ne songeais pas à vous en témoigner ma reconnaissance. » Mais parce que la science isolée de la charité enfle sans édifier, il tomba dans l’erreur des Manichéens qui affirment que le corps de J.-C. est fantastique et nient la résurrection de la chair.

Augustin à l'école de Thagaste par Benozzo Gozzoli (1420–1497) Source: www.backtoclassics.com Domaine public

Et cela dura pendant l’espace de neuf ans, c'est-à-dire tout le temps de sa jeunesse. Il en vint au point de dire que le figuier pleurait quand on en arrachait les feuilles ou le fruit, A l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait l’ouvrage d'un philosophe et dans lequel on démontre qu'il faut mépriser les vanités du monde et s'attacher à la philosophie, il fut contrarié de ne pas rencontrer dans ce livre, qui l’attachait beaucoup, le nom de J.-C. qu'il avait sucé, pour ainsi dire, avec le lait de sa mère. Quant à celle-ci, elle pleurait beaucoup et s'efforçait de le ramener à l’unité de foi. Un jour, dit-il au III° livre de ses Confessions, elle se vit debout sur une règle en bois, fort affligée; quand vient à elle un jeune homme qui lui demanda la cause d'une si grande tristesse. Quand elle lui eut répondu Je déplore la perte de mon fils »., le jeune homme répondit: « Consolez-vous, voyez, il est où vous êtes.» Et voici que tout à coup elle vit son fils à côté d'elle.
* L'Hortensius, de Cicéron.

Quand elle eut raconté sa vision à Augustin, celui-ci dit à sa mère : « Vous vous trompez, ma mère, vous vous trompez; on ne vous a pas dit cela ; mais on vous a dit que vous étiez où je suis. » «Non, s'écria-t-elle, non, car l’on ne m’a pas dit: « Vous êtes où il est, mais il est où vous êtes. » Cette mère pleine de zèle priait avec importunité, d'après les paroles de saint Augustin dans ses Confessions, un saint évêque de vouloir bien intercéder pour son fils. Et cet homme vaincu en quelque sorte par ses instances lui répondit ces paroles prophétiques: « Allez, soyez tranquille; car il est impossible qu'un fils ainsi pleuré périsse pour toujours. » Après avoir enseigné pendant bien des années la rhétorique à Carthage, il vint à Rome, secrètement, sans en prévenir sa mère, et il y rassembla beaucoup de disciples. En effet sa mère l’ayant accompagné jusqu'au port pour le retenir ou pour aller avec lui, il la trompa et partit cette nuit-là même à la dérobée. Le matin quand elle s'en aperçut, elle fit retentir ses clameurs aux oreilles de Dieu. Or, chaque jour, le matin et le soir, elle allait à l’église et priait pour son fils.

A cette époque, les habitants de Milon envoyèrent prier Symmaque, préfet de Rome, de leur envoyer un maître de rhétorique. C'était alors saint Ambroise, un homme de Dieu, qui était évêque de Milan; Augustin y fut envoyé. Mais sa mère, qui ne pouvait pas goûter de repos, vint le joindre après de grandes difficultés; elle le trouva ni tout à fait manichéen, ni tout à fait catholique. Or, Augustin se prit à s'attacher à saint Ambroise, et à écouter souvent ses prédications. Le saint évêque balançait. beaucoup si dans ses discours il parlerait pour ou contre le manichéisme. Une fois pourtant Ambroise parla longtemps contre cette hérésie, de sorte que par les raisons et par les autorités avec lesquelles il la réfuta, cette erreur fut extirpée entièrement du cœur d'Augustin.

Il raconte ainsi au livre de ses Confessions ce qui lui arriva dans la suite: « A peine eus-je commencé à vous connaître, la faiblesse de ma vue fut éblouie par les flots de lumière que vous lançâtes alors sur moi: une horreur mêlée d'amour fit frémir mon âme, et je découvris que j'étais bien éloigné de vous, dans une région qui vous est étrangère, il me semblait entendre une voix qui me criait d'en haut : « Je suis la nourriture des forts; croissez et vous pourrez vous « nourrir de moi. Vous ne me changerez point, en votre propre substance, comme ces aliments dont votre chair se nourrit; mais ce sera vous qui serez changés en moi. » Or, comme il était bien aise de voir que le Sauveur est lui-même la voie véritable, mais qu'il lui répugnait encore de marcher dans ses étroits sentiers, le Seigneur lui inspira la pensée d'aller trouver Simplicien en qui brillait la lumière, c'est-à-dire la grâce divine, et de lui révéler toutes ses agitations, de sorte que le connaissant bien, il pût lui indiquer le moyen le plus propre à le faire entrer dans la voie de Dieu, où l’un marchait d'une façon et l’autre d'une autre. Il avait pris en aversion la vie qui se menait dans le monde, quand il la comparait aux douceurs et à la beauté de la demeure céleste qu'il aimait.

Alors Simplicien se mit à l’exhorter en lui disant : « Combien d'enfants et de jeunes filles qui servent Dieu dans le sein de son Église ! Et vous ne pourrez pas ce qu'ont pu ceux-ci et celles-là? L'ont-ils pu par eux-mêmes et non par le Seigneur leur Dieu ? Pourquoi compter sur vos propres forces? N'avoir que vous-même pour appui, c'est comme si vous n'en aviez point. Jetez-vous dans son sein, il vous recevra, il vous guérira. » Au milieu de ces entretiens, on vint à parler de Victorin ; alors Simplicien, enchanté, lui raconte comment ce vieillard n'étant encore que gentil, avait mérité, à cause de sa sagesse, qu'on lui dressât une statue à Rome, sur le forum ; chose extraordinaire pour ce temps-là ! et comment il ne cessait de se dire chrétien. Car comme Simplicien disait à Victorin : « Je n'en croirai rien, tant que je ne vous aurai pas vu dans l’église. » Mais lui se moquait de cette réponse, en disant: « Sont-ce donc les murailles qui font qu'un homme soit chrétien? » Enfin Victoria vint à l’église, et comme on lui donnait, en cachette, dans la crainte qu'il n'en rougît, le livre qui contenait le symbole de la foi afin de le lire tout haut, comme c'était alors la coutume, il monta alors sur l’estrade et en prononça à haute voix les paroles ; Rome eu était dans l’admiration et l’Eglise toute joyeuse. Sa présence avait soudainement excité un frémissement et dans un transport unanime suivi d'un profond, silence, chacun s'écria : «C'est Victorin ! c'est Victoria! »Saint Augustin reçut alors la visite d'un ami, nommé Pontitient, qui venait d'Afrique; celui-ci lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine qui menait de mourir eu Egypte sous l’empereur Constantin. Augustin embrasé fortement par les exemples de ces personnages et en proie à une agitation intérieure que trahissait l’expression de son visage, se tourna vers Alype, son compagnon, et s'écria avec force : « Qu'attendons-nous? Qu'avez-vous entendu? Voici des ignorants qui s'empressent de ravir le ciel, et nous, avec notre science, nous nous précipitons dans l’enfer! Rougirions-nous de marcher après eux, parce qu'ils ont pris le devant, au lieu de, rougir de n'avoir pas même le courage de les suivre ? » Alors il alla dans un jardin s'étendre sous un figuier; c'est encore lui qui le rapporte dans ses Confessions ; et là, en versant des larmes amères, il poussait ces cris lamentables. « Jusqu'à quand? Jusqu'à quand? Demain et toujours demain? Tout à l’heure; encore un instant. » Mais cet instant n'avait point de terme et ce court répit se prolongeait indéfiniment. Il se plaignait beaucoup de cette lenteur qui l’engourdissait, selon ce qu'il en dit plus tard dans le même ouvrage: « O faiblesse de mon intelligence ! que vous êtes élevé, Seigneur, dans les choses les plus élevées! Que vous pénétrez profondément les plus profondes ! Jamais vous ne vous éloignez de nous, et cependant nous avons tant de peine à retourner à vous. Agissez en nous, Seigneur, mettez-vous à l’œuvre, réveillez-nous et rappelez-nous ; enflammez-nous et entraînez-nous; embrasez-nous, pénétrez-nous de vos douceurs. » J'appréhendais de me voir libre de toutes les entraves du monde autant qu'il faudrait craindre de s'y voir engagé. J'ai commencé bien tard à vous aimer, ô beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! J'ai commencé bien tard à vous aimer! vous étiez au-dedans de moi; mais j'étais hors de moi; et c'était là que je vous cherchais: quand j'étais moi-même si difforme à vos yeux; je brûlais pour ces beautés qui sont l’ouvrage de vos mains. Vous étiez avec moi et je n'étais pas avec vous. Vous m’avez appelé, vous avez crié et vous avez ouvert mes oreilles sourdes jusqu'alors. Vous avez frappé mon âme de vos éclairs ; vous avez lancé vos rayons sur elle et mes yeux aveuglés se sont ouverts. Vous m’avez fait sentir l’odeur de vos parfums et je respire, je soupire pour vous. Vous m’avez touché, et mon ardeur s'est enflammée pour jouir de votre paix. » Et comme il versait des larmes amères, il entendit une voix qui lui dit: « Prenez et lisez; prenez et lisez. » Et il se hâta d'ouvrir le livre de l’apôtre, et il lut le chapitre sur lequel ses yeux se portèrent d'abord: « Revêtez-vous de Notre-Seigneur J.-C. », et à l’instant furent dissipées les ténèbres où ses doutes l’avaient plongé.

Four canons with Sts Augustine and Jerome by an open grave, with the Visitation.[1] Master of the Spes Nostra (fl. entre 1490 et 1520)vers 1500 huile sur panneau hauteur : 88,7 cm. largeur : 104,3 cm.Musée Boijmans Van Beuningen Rotterdam Pays-Bas.Domaine public

Sur ces entrefaites, il fut tourmenté d'un très violent mal de dents, en, sorte qu'il en serait presque venu à croire, c'est lui qui le dit, à l’opinion du philosophe Cornélius, qui faisait consister le souverain bien de l’âme dans la sagesse et le souverain bien du corps dans l’absence entière du sentiment de la douleur. Or, cette douleur fut si violente qu'il en perdit la parole. Ce fut alors, ainsi qu'il le rapporte dans ses Confessions, qu'il écrivit sur des tablettes de cire que tous ses amis priassent pour lui, afin que le Seigneur le guérit. Il se mit lui-même à genoux avec les autres, et à l’instant il se sentit guéri. Il écrivit donc au saint pontife Ambroise pour lui confier ses intentions, en le priant de lui indiquer ce qu'il devait lire, de préférence, dans les Livres saints, pour le rendre plus digne de la foi catholique. L'évêque recommanda la lecture du prophète Isaïe, qui lui paraissait avoir prédit le plus clairement l’Evangile et la vocation des gentils. Mais Augustin n'en comprenant pas le commencement et pensant qu'il était partout obscur, l’abandonna, en se réservant d'y revenir lorsque les saintes Ecritures lui seraient devenues plus familières. Or, quand l’époque de Pâques fut arrivée, Augustin, parvenu à l’âge de trente ans, reçut, avec Alype, son ami, le saint baptême ainsi que son fils Adéodat, enfant plein d'esprit, qu'il avait eu dans sa jeunesse, alors qu'il était encore païen et philosophe. Il devait ce bonheur aux mérites de sa mère et à la prédication de saint Ambroise, Alors, diton, saint Ambroise s'écria : Te Deum laudamus ! et Augustin répondit: Te Dominum confitemur. Et ce fut . ainsi que tous les deux composèrent, en se répondant alternativement, cette hymne qu'ils chantèrent en entier jusqu'à la fin. C'est ce qu'atteste encore Honorius (d'Autun), Patrol. lat., 172, dans son livre intitulé Miroir de l’Eglise. Cependant dans quelques livrés anciens, le Te Deum est intitulé ainsi: « Cantique compilé par saint Ambroise et saint Augustin. » Tout aussitôt après, Augustin fut affermi merveilleusement dans la foi catholique ; il abandonna toutes les espérances qu'il pouvait attendre du monde et renonça à donner des leçons dans les écoles. Il raconte lui-même dans ses Confessions l’abondance des douceurs que lui faisait éprouver l’amour divin : « Vous aviez, dit-il, Seigneur, percé mon cœur des traits de votre amour et je portais vos paroles comme fixées au fond de mes entrailles; les exemples de vos serviteurs qui étaient passés, par votre secours, des ténèbres à la lumière et de la mort à la vie, se pressaient en foule dans mon esprit pour enflammer mon ardeur et dissiper ma languissante apathie. Je sortais de cette vallée de larmes et je chantais le cantique des degrés *, blessé des flèches aiguës et des charbons ardents qui venaient de vous. Je trouvais une douceur infinie, dans ces premiers jours, à considérer la profondeur de vos desseins sur le salut des hommes. Combien de larmes je versai en prêtant l’oreille à ce mélodieux concert dés, hymnes et des cantiques qui retentissaient dans vôtre église! Pendant que mes oreilles cédaient au, charme de ces paroles, votre vérité se glissait par elles dans mon cœur : mes larmes coulaient par torrents, et c'était un bien pour moi de les répandre. Ce fut alors en effet qu'on établit le chant des cantiques dans l’église de Milan. Je m’écriais du fond de mon cœur : Oh ! ce sera dans la paix ! oh! ce sera dans son sein (ah quelles paroles !) que je dormirai, que je me reposerai, que je prendrai mon sommeil! car vous êtes bien cet être qui ne change point: en vous je trouve le repos qui fait oublier toutes les. peines: Je lisais ce psaume en entier ** et je brûlais, moi qui tout à l’heure n'étais qu'un ennemi acharné, un aveugle et furieux détracteur de ces Ecritures qui distillent un miel céleste et brillent de tout l’éclat de votre lumière: je séchais de douleur en pensant aux ennemis de ce divin Livre. O Jésus, mon appui! Que soudain il me parut doux: de renoncer aux douceurs des vains amusements ! Ce que j'avais tant redouté de perdre; je le quittai avec joie. Car vous les chassiez loin de moi ces douceurs; vous, la véritable et la souveraine douceur; vous les chassiez pour prendre leur place, vous qui êtes plus suave que toutes les voluptés, mais d'une suavité inconnue de la chair et du sang; qui êtes plus brillant que toute lumière, mais plus caché que ne l’est aucun secret; qui êtes plus élevé que toutes les dignités, mais non aux yeux de ceux qui s'élèvent eux-mêmes. »
* C'est-à-dire le psaume CXIX, Ad te levavi.
** Le psaume IV, Cum invocarem, exaudivit me Deus.

Le baptême d'Augustin par Ambroise de Milan, toile de Benozzo Gozzoli (1420–1497), 1464 and 1465 Apsidal chapel, Sant'Agostino, San Gimignano Domaine publique

Après quoi, il se prépara à revenir en Afrique avec Nébrode, Evode et sa mère. Mais arrivés à Ostie, sa pieuse mère mourut. Alors Augustin revint dans ses propriétés, où se livrant avec ceux qui lui étaient. attachés, aux jeûnes et à la prière, il écrivait des livres et instruisait les ignorants. Sa réputation se répandait partout : on le trouvait admirable dans tous ses écrits et dans ses actions. Il avait soin de ne point aller dans les villes où les sièges étaient vacants, de peur qu'il ne fût exposé aux embarras de l’épiscopat. Il y avait dans le même temps à Hippone un homme jouissant d'une grande fortune qui envoya dire à saint Augustin que, s'il venait le trouver et le faire jouir de son entretien, il pourrait bien renoncer au monde. A cette nouvelle, Augustin se hâta de venir. Alors Valère, évêque d'Hippone, informé de sa réputation, l’ordonna prêtre de son église, malgré toutes ses résistances. Quelques-uns attribuaient ses larmes à son orgueil, et lui disaient, pour le consoler, que le poste qu'il occupait comme prêtre, bien qu'inférieur à son mérite, était un acheminement vers l’épiscopat. Aussitôt Augustin établit un monastère de clercs, dans lequel il commença à vivre selon la règle instituée par les saints apôtres, et d'où il sortit au moins dix évêques. Or, comme l’évêque Valère était grec de naissance et peu versé dans les lettres et dans la langue latine, il donna à Augustin le pouvoir de prêcher en sa présence dans l’église, ce qui était contre les usages de l’Orient: mais comme beaucoup d'évêques ne les suivaient pas en ce point, il ne s'en inquiéta pas, pourvu que le bien qu'il ne pouvait opérer se fit par un autre que soi. Dans le même temps, il convainquit, gagna et réfuta Fortunat, prêtre manichéen et d'autres hérétiques, principalement les rebaptiseurs, les donatistes et les manichéens. Alors Valère commença à craindre qu'on ne lui enlevât Augustin et que quelque autre ville ne le demandât pour évêque. Et on aurait bien pu le lui ravir, s'il n'eût pris garde de l’envoyer dans un lieu retiré, de manière qu'on ne put le trouver. Il demanda donc à l’archevêque de Carthage la permission de se démettre en faveur d'Augustin qui serait promu à l’évêché d'Hippone. Mais Augustin s'opposa de toutes ses forces à ce projet : enfin, pressé et poussé, il fut obligé de céder, et il se chargea du fardeau de l’épiscopat. Dans la suite il dit et il écrivit qu'on n'aurait pas dû l’ordonner évêque du vivant de celui qu'il remplaçait. Il sut plus tard que cela était défendu par un concile général; aussi ne voulait-il pas faire pour d'autres ce qu'il regrettait qu'on eût fait pour lui. Et il donna tous ses soins à ce que dans les conciles des évêques il fût statué que ceux qui conféraient les ordres intimassent toutes les ordonnances des Pères à ceux qui devaient être ordonnés. On lit qu'il dit plus tard en parlant de lui-même : « Je n'ai jamais mieux reconnu que Dieu fût irrité contre moi, que quand j'ai été placé au gouvernail de l’église, alors que je n'étais pas digne d'être mis au nombre des rameurs. » Ses vêtements, sa chaussure et ses autres ornements n'étaient ni trop brillants ni trop négligés, toutefois ils étaient simples et convenables. On lit en effet qu'il dit de soi : « Je l’avoue, je rougis d'avoir un habit précieux; c'est pour cela que quand on m’en donne un, je le vends, afin de pouvoir au moins en partager le produit, puisque je ne puis partager l’habit. » Sa table était servie frugalement et simplement, et avec les herbes et les légumes, il y avait le plus souvent de la viande pour les infirmes et les hôtes. Pendant les repas, il goûtait plus la lecture ou la discussion que les mets eux-mêmes et il avait fait graver dans sa salle ce distique contre le poison de la médisance:
Quisquis amat dictis absentûm rodere vitam,
Hanc mensam indignam noverit esse sibi *.
Aussi il arriva une fois que quelques-uns de ses collègues dans l’épiscopat avec lesquels il vivait dans
* O vous qui des absents déchirez la conduite,
Sachez qu'aux détracteurs ma table est interdite. la familiarité, s'étant permis de médire, il les reprit durement, et dit que s'ils ne cessaient, ou bien il effacerait ces vers ou bien il allait quitter la table. Ayant invité un jour quelques intimes à un repas, l’un d'eux, plus curieux que les autres, entra dans la cuisine, où, ayant trouvé tout refroidi, il demanda à son retour à saint Augustin quels mets le père de famille avait commandé de servir. Augustin, qui ne s'occupait pas de choses pareilles, lui répondit: « Et je ne le sais pas plus que vous. »

Saint Augustin et sa mère sainte Monique (1846), par Ary Scheffer (1795–1858) 1858 Domaine public

Il disait avoir appris trois choses de saint Ambroise: la première de ne demander jamais de femme pour quelqu'un; la seconde de ne jamais exciter personne qui voulût s'engager dans l’état militaire, à suivre ce parti ; et la troisième de n'accepter aucune invitation pour un repas. Quant à la première, c'était dans la crainte que les époux ne se convinssent pas et se querellassent ; quant à la seconde, c'était de peur que. si les militaires se livraient à la calomnie, cela ne lui fût reproché ; enfin, quant à la troisième, c'était pour ne point dépasser les bornes de la tempérance. Telle fut sa pureté et son humilité, que même les péchés les plus légers, qui parmi nous sont réputés nuls ou minimes, il les avoue dans le livre des Confessions et s'en accuse en toute humilité devant Dieu: car il s'y accuse qu'étant enfant, il jouait à la paume, au lieu d'aller à l’école. Il s'accuse encore de ne vouloir ni lire, ni s'appliquer, si son maître ou ses parents ne l’y forçaient; de ce qu'étant enfant, il lisait volontiers les fables des poètes, comme celle d'Enée, et qu'il pleurait sur Didon se tuant par amour; de dérober sur la table ou dans le cellier quelque chose qu'il pût donner aux enfants, ses compagnons de jeu; de les avoir trompés quelquefois au jeu. Il s'accuse aussi d'avoir volé, à l’âge de seize ans, des poires sur l’arbre de son voisin.
Dans ce même livre de ses Confessions, il s'accuse d'une légère délectation qu'il éprouvait quelquefois en mangeant: «Vous m’avez appris, dit-il, Seigneur, à ne considérer les aliments que comme un remède, et c'est dans cet esprit que je m’efforce de satisfaire à ce besoin. Mais lorsque je passe de la douleur que me cause la faim à cet état de quiétude qui s'empare de moi quand elle est apaisée, alors la concupiscence me tend des pièges. Cette transition est vraiment une volupté, et il n'est pas d'autre voie pour satisfaire à cette nécessité à laquelle nous sommes réduits.
« En effet le boire et le manger étant nécessaires à la conservation de notre existence, un certain plaisir s'est attaché à cette nécessité comme une compagne inséparable : mais bien souvent elle s'efforce de prendre les devants, pour m’obliger à faire pour elle-même ce que je dois et ne veux faire seulement que pour ma santé. Pour les excès du vin, j'en suis bien éloigné, et j'espère que vous me ferez la race de n'y tomber jamais. Après les repas, un certain engourdissement peut s'emparer de quelqu'un des vôtres, vous me ferez la grâce d'en être préservé. Quel est donc l’homme, ô mon Dieu, qui n'est pas quelquefois entraîné au delà des bornes que lui prescrit la nécessité? Oh ! celui-là est grand ; qu'il glorifie votre nom. Mais ce n'est pas moi qui suis un malheureux pécheur! » Il ne se croyait pas exempt de fautes par rapport à l’odorat et il disait: « Quant aux plaisirs qu'excitent en nous les odeurs, je m’en inquiète peu: je ne les recherche pas quand elles me manquent ; quand elles viennent à moi, je ne les repousse pas, toujours disposé à m’en priver pour toujours. C'est du moins, si je ne me trompe, ce que je crois ressentir : car nul ne doit être dans une sécurité complète dans cette vie qu'à juste titre on peut appeler une tentation continuelle, puisque celui qui de méchant est devenu bon, ne sait pas si de bon il ne deviendra pas plus méchant. » Voici ce qu'il dit touchant le sens de l’ouïe: « Les plaisirs de l’ouïe avaient pour moi, je l’avoue, plus de charmes et plus d'attraits; mais vous avez rompu ces liens et m’en avez affranchi. S'il m’arrive d'être plus ému par la mélodie que par les paroles que l’on chante, alors je reconnais avoir péché et je préférerais ne point entendre chanter en cette occasion. »

Augustin vu par Ph. de Champaigne, peintre de sensibilité janséniste ca 1645-1650. LACMA, gift of the Ahmanson Foundation, M.88.177 Domaine public

Il s'accuse encore des péchés de la vue, comme quand il dit qu'il aimait trop volontiers à voir un chien courir, qu'il prenait plaisir à regarder la chassé, quand il lui arrivait de passer dans la campagne, qu'il examina avec trop d'attention des araignées enveloppant des mouches dans leurs toiles, alors qu'il était chez lui. Il s'accuse de cela devant Dieu comme de choses qui distraient dans es bonnes méditations et qui troublent les prières. Il s'accuse aussi de désirer les louanges et d'être entraîné par la vaine gloire : « Celui, dit-il, Seigneur, qui ambitionne les louanges des hommes, alors qu'il s'attire votre blâme, ne sera point défendu par les hommes lorsque vous le jugerez, ni délivré par eux; lorsque vous le condamnerez.
Un homme que l’on félicite de quelque bienfait qu'il a reçu de votre main; se complaît plus dans les louanges qu'on lui donne, que dans la grâce qui les lui a méritées. Nous sommes tous les jours exposés sans relâche à ces sortes de tentation, et la langue de l’homme est une fournaise où nous sommes mis journellement à l’épreuve. Néanmoins je ne voudrais pas que le bon témoignage des autres n'ajoutât rien à la satisfaction que j'éprouve du bien qui peut être en moi; mais il faut l’avouer non seulement ce bon témoignage l’augmente, mais le brame la diminue. Je suis contristé des éloges que l’on me prodigue, soit qu'ils se rapportent à des choses que je suis fâché de trouver en moi, soit que l’on y estime de petites qualités plus qu'elles ne le méritent. »
Ce saint homme réfutait les hérétiques avec une si grande énergie, qu'ils disaient entre eux publiquement que ce n'était pas pécher de tuer Augustin qu'ils regardaient comme un loup à égorger ; et ils affirmaient aux assassins que Dieu leur pardonnerait alors tous leurs péchés.

Sassetta, sant'agostino, Tempera and gold on panel, 44.7 x 37.3 cm, 1437-44 collezione privata Domaine public

Il eut à subir grand nombre d'embûches de leur part quand il avait besoin de voyager; mais la providence de Dieu permettait. qu'ils se trompassent de chemin et qu'ils ne le rencontrassent point. Pauvre lui-même, il se souvenait toujours des pauvres, et il leur donnait libéralement de tout ce qu'il pouvait avoir : car il en vint jusqu'à faire briser et fondre les vases sacrés afin d'en donner la valeur aux pauvres, aux captifs et aux indigents. Il ne voulut jamais acheter ni champ, ni maison à la ville ou à la campagne. Il refusa grand nombre d'héritages qui lui avaient été légués, par la raison que cela devait appartenir de préférence aux enfants ou aux parents des défunts. Quant aux biens de l’Église, il n'y était pas attaché: ils ne lui donnaient aucun tracas; mais le jour et la nuit, il méditait les Saintes Écritures et les choses de Dieu. Jamais il ne s'occupait de nouvelles constitutions qui auraient pu lui embarrasser l’esprit que toujours il voulait conserver exempt de tout tracas extérieur, afin de pouvoir se livrer avec liberté à des méditations continuelles et à des lectures assidues. Ce n'est pas qu'il empêchât quelqu'un de bâtir, à moins qu'il ne s'aperçût qu'on le fît sans mesure.

Il louait aussi beaucoup ceux qui avaient le désir de la mort, et il rapportait fort souvent à ce sujet les exemples de trois évêques. C'était saint Ambroise qui, au lit de la mort, répondit à ceux qui lui demandaient d'obtenir pour soi, par ses prières, un prolongement de vie : «Je n'ai pas vécu de manière à rougir de vivre parmi vous, et je ne crains pas de mourir, puisque nous avons un bon maître. » Réponse que saint Augustin vantait extraordinairement. Il citait encore l’exemple d'un autre évêque auquel on disait qu'il était fort nécessaire à l’Église, et que cette raison ferait que Dieu le délivrerait encore, et qui répondit: « Si je ne devais jamais mourir, ce serait bien; mais si je dois mourir un jour, pourquoi pas maintenant ? » Il rapportait encore ce que saint Cyprien racontait d'un autre évêque qui, souffrant beaucoup, demandait le rétablissement de sa santé. Un jeune homme d'une grande beauté lui apparut alors et lui dit avec un mouvement d'indignation: « Vous craignez de souffrir, vous ne voulez pas mourir, que vous ferai-je? »

Il ne laissa demeurer avec lui aucune femme, pas même sa sœur Germaine, ni les filles de son frère qui s'étaient vouées ensemble au service de Dieu. Il disait que, quand bien même on n'aurait aucun soupçon mauvais par rapport à sa sœur et à ses nièces, cependant parce que ces personnes auraient besoin des services d'autres femmes, qui viendraient chez elles, avec d'autres, ce pourrait être un sujet de tentation pour les faibles, ou certainement une source de mauvais soupçons pour les méchants. Jamais il ne voulait parler seul à seule avec une femme, à moins qu'il ne se fût agi d'un secret. Il fit du bien à ses parents, non pas en leur procurant des richesses, mais en les empêchant, d'être dans la gêne ou bien dans l’abondance. Il était rare qu'il s'entremît en faveur de quelqu'un par lettres ou par paroles, imitant en cela la conduite d'un philosophe qui par amour de sa réputation ne rendit pas de grands services à ses amis, et qui répétait souvent : « Presque toujours, pouvoir qu'on demande, pèse. » Mais quand il le faisait, il mesurait son style de manière à ne pas être importun, mais à mériter d'être exaucé en faveur de la politesse de sa demande.
Il préférait avoir à juger les procès de ceux qui lui étaient inconnus, plutôt que ceux de ses amis; et il disait que parmi les premiers il pouvait distinguer le coupable, sans avoir rien à craindre, et que de l’un d'eux il s'en ferait un ami, mais qu'entre ses amis, il en perdrait certainement un, savoir celui contre lequel il prononcerait sa sentence.

Beaucoup d'églises l’invitèrent ; il y prêchait la parole de Dieu et opérait des conversions. Quelquefois, dans ses prédications, il sortait du cadre qu'il s'était tracé; alors il disait que cela entrait dans le plan de Dieu pour le salut de quelqu'un. Ce qui fut évident, par rapport à un homme d'affaires des manichéens, qui se convertit en assistant a une prédication où saint Augustin fit une digression contre cette hérésie. En ce temps-la les Goths s'étaient emparés de Rome; alors les idolâtres et les infidèles insultaient beaucoup les chrétiens; à cette occasion, saint Augustin composa son livre de la Cité de Dieu, pour démontrer qu'ici-bas les justes doivent souffrir et les impies prospérer. Il y traite des deux cités, celle de Jérusalem et celle de Babylone et de leurs rois, parce que le roi de Jérusalem, c'est J.-C., et le roi de Babylone, c'est le diable. « Deux amours, dit-il, ont bâti ces deux cités, l’amour de soi, allant jusqu'au mépris de Dieu, a bâti la cité du diable, et l’amour de Dieu, allant jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. »

Pendant qu'Augustin vivait encore, vers l’an du Seigneur 440, les Vandales s'emparèrent de toute la province d'Afrique, ravageant tout, et n'épargnant ni le sexe, ni le rang, ni l’âge. Quand ils arrivèrent devant la ville d'Hippone, ils l’assiégèrent vigoureusement. Au milieu de cette tribulation, saint Augustin, plus que personne, passa les dernières années de sa vie dans l’amertume et la tristesse. Ses larmes lui servaient de pain le jour et la nuit, en voyant ceux-ci tués, ceux-là forcés de fuir, les églises veuves de leurs prêtres, et les villes détruites et sans habitants: Au milieu de tant de maux, il se consolait par cet adage d'un sage, qui disait. Celui-là n'est pas un grand homme qui regarde comme chose extraordinaire que les arbres tombent, que les pierres s'écroulent et que les mortels meurent. »
Mais il rassembla ses frères et leur dit : « Oui, j'ai prié Dieu afin qu'il nous délivre de ces périls, ou qu'il nous accorde la patience, ou bien qu'il m’enlève de cette vie pour n'être point forcé de voir tant de calamités. »
Il n'obtint que la troisième demande, car après trois mois de siège, en février, la fièvre le prit, et il se mit au lit. Comprenant que sa fin approchait, il se fit écrire les sept Psaumes de la pénitence qu'il commanda ,d'attacher à la muraille, à côté de son lit, d'où il les lisait, en versant sans cesse des larmes abondantes et afin de ne penser qu'à Dieu et de n'être gêné par personne, dix jours avant sa mort, il défendit de laisser entrer qui que ce fût dans sa chambre, si ce n'est le médecin ou bien celui qui lui apportait quelque nourriture.
Or, un malade vint le trouver, et le pria instamment de lui imposer les mains et de le guérir. Augustin lui répondit : « Que dis-tu là, mon fils ? Penses-tu que si je pouvais faire chose pareille; je ne me l’accorderais pas pour moi? » Mais le malade insistait, et lui assurait que dans une vision qu'il avait eue, il lui avait été ordonné de venir le trouver, et qu'il serait guéri. Alors Augustin, voyant sa foi, pria pour lui et il fut guéri. Il délivra beaucoup d'énergumènes et fit plusieurs autres miracles. Au livre XXII de la Cité de Dieu, il rapporte, comme ayant été opérés par un autre, deux miracles qu'il fit. « A ma connaissance, dit-il, une jeune personne d'Hippone, ayant répandu sur elle une huile où le prêtre qui priait pour elle avait mêlé ses larmes, fut délivrée du démon. »
Il dit encore au même endroit : « Il est aussi à ma connaissance que le démon quitta soudain un jeune possédé; un évêque avait prié pour ce jeune homme sans le voir. » Il n'y a aucun doute qu'il ne parle de lui-même, mais par humilité, il n'a pas voulu se nommer. Il rapporte, dans ce même ouvrage, qu'un malade devait être taillé, et on craignait beaucoup qu'il ne mourait de cette opération. Le malade pria Dieu avec abondance de larmes; Augustin pria avec lui et pour lui, et sans aucune incision, il reçut une guérison parfaite.
Enfin, à l’approche de son trépas, il laissa cet enseignement mémorable, savoir que l’homme, quelque excellent qu'il soit, ne doit pas mourir sans confession, et sans recevoir l’Eucharistie. Quand ses derniers instants furent arrivés, jouissant de toutes ses facultés, la vue et l’ouïe encore saines, à l’âge de 77 ans, et de son épiscopat la 40e, en présence de ses frères rassemblés et priant, il passa au Seigneur. Il ne fit aucun testament, parce que ce pauvre de J.-C. ne laissait rien qu'il prît léguer. Il vivait vers l’an du Seigneur 400.
Augustin, cet astre éclatant de sagesse, cette forteresse de la vérité, ce rempart de la foi, l’emporta sans comparaison sur tous les docteurs de l’Eglise, aussi bien par son génie que par sa science : Il fut aussi illustre par ses vertus que par sa doctrine: C'est ce qui fait que le bienheureux Remi, en parlant de saint Jérôme et de quelques autres docteurs, conclut ainsi « Saint Augustin les surpassa tous par le génie et par la science. Car bien que saint Jérôme avoue avoir lu les 6000 ouvrages d'Origène, cependant saint Augustin en a tant écrit, que non seulement, personne, y passât-il ses jours et ses nuits, ne saurait transcrire ses livrés, mais qu'il ne s'en rencontre pas même un, qui les ait lus en entier. ».
Volusien, auquel saint Augustin adressa une lettre, parle ainsi : « Cela ne se trouve pas dans la loi de Dieu si saint Augustin l’ignore.» Saint Jérôme dit dans une lettre écrite par lui à saint Augustin : « Je n'ai encore pu répondre à vos deux opuscules si pleins d'érudition et d'une éloquence si brillante ; certes, tout ce qu'on peut dire, tout ce à quoi peut atteindre le génie, et tout ce qu'on saurait puiser dans les saintes Ecritures, vous l’avez traité, vous l’avez épuisé : mais je prie Votre Révérence de me permettre de donner à votre génie les éloges qu'il mérite. »
Dans son ouvrage des Douze Docteurs, saint Jérôme écrit ces mots sur saint Augustin : « Saint Augustin, évêque, est comme l’aigle qui plane sur le sommet des montagnes : Il ne s'occupe pas de ce qui se trouve au bas, mais il traite avec clarté de ce qu'il y a de plus élevé dans les cieux; il embrasse d'un coup d'œil la terre avec les eaux qui l’entourent. » On peut juger du respect et de l’amour qu'éprouvait saint Jérôme pour saint Augustin par les lettres que celui-ci lui adressa. Il s'exprime ainsi dans l’une d'elles « Jérôme, au saint et très heureux seigneur pape, salut. En tout temps, j'ai eu le plus profond respect pour votre béatitude, et j'ai chéri J.-C. notre Sauveur qui habite en vous; mais aujourd'hui je veux, s'il est possible, ajouter quelque chose encore et mettre le comble à ma pensée; c'est que je ne me permets pas de passer même une heure sans avoir votre nom, présent à mon esprit. » Dans une autre lettre qu'il lui envoie : « Tant s'en faut, dit-il, que j'ose toucher à quoi que ce soit des ouvrages de votre béatitude; j'ai déjà assez de corriger les miens, sans porter la main sur ceux des autres. »
Saint Grégoire s'exprime ainsi dans une lettre écrite à Innocentius, préfet d'Afrique. « Nous nous réjouissons du désir que vous manifestez de recevoir de nous l’exposition sur Job. Mais si vous souhaitez vous rassasier de quelque nourriture délicieuse, lisez les opuscules de saint Augustin, votre compatriote ; vous trouverez que c'est en comparaison de notre livre, de la fleur de farine à côté de quelque chose de fort inférieur venant de nous. » Voici ce qu'il écrit dans son Registre : « On lit que saint Augustin ne consentit pas même à habiter avec sa, soeur; car, disait-il, elles qui sont avec ma soeur ne sont pas mes soeurs. La précaution excessive de ce grand docteur doit nous servir de leçon. On lit dans la Préface Ambroisienne : « Nous adorons, Seigneur, votre magnificence au jour de la mort de saint Augustin : car votre force, qui opère dans tous, a fait que cet homme embrasé de votre esprit, ne se laissa pas vaincre par les promesses des attraits fallacieux vous l’aviez en effet rempli de tout genre de piété, en sorte qu'il vous était tout à la fois, l’autel, le sacrifice, le prêtre et le temple. »
Saint Prosper dans son Traité de la vie contemplative (Julien Pomère, l. III), parle ainsi. de saint Augustin: « Il avait un génie pénétrant, une éloquence suave; un grand fonds de littérature classique ; il avait scruté les matières ecclésiastiques ; il était clair dans ses discussions de tous les jours, grave dans son maintien, habile à résoudre une question, attentif à réfuter les hérétiques, catholique dans l’exposition du dogme, sûr dans l’explication des écritures canoniques. » Saint Bernard dit de son côté : « Augustin, c'est le fléau le plus redoutable des hérétiques. »
Après sa mort, les barbares ayant fait invasion dans le pays, ils profanèrent les lieux saints ; alors les fidèles prirent le corps de saint Augustin et le transportèrent en Sardaigne. 280 ans s'étant écoulés depuis sa mort, vers l’année du Seigneur 718, Luitprand, pieux roi des Lombards, apprenant que la Sardaigne avait été dépeuplée par les Sarrasins, fit partir des messagers pour faire rapporter à Pavie les reliques du saint docteur *. Au prix d'une somme considérable, ils obtinrent le corps de saint Augustin et le transportèrent jusqu'à Gênes. Le saint roi l’ayant appris, il se fit un bonheur de venir à sa rencontre et de le recevoir. Mais le lendemain matin, quand on voulut reprendre le corps, on ne put le lever de l’endroit qu'il occupait, jusqu'au moment où le roi fit vœu que si le saint se laissait emmener, il ferait bâtir, au même lieu,. une église qui serait dédiée en son nom. Aussitôt on put prendre le corps sans difficulté. Le roi tint sa promesse et fit construire à Gènes une église en l’honneur de saint Augustin:
* Vincent de Beauvais., Hist., l, XXIII, c. CXLVIII ; — Sigebert, an 721.
Pareil miracle arriva le lendemain dans une villa du diocèse de Tortone, nommée Casal, où l’on construisit encore une église en l’honneur de saint. Augustin. De plus, Luitpraud concéda cette même villa avec toutes ses dépendances, pour être possédée à perpétuité par ceux qui desserviraient l’église. Or, comme le roi voyait qu'il plaisait au saint qu'on lui élevât une église partout où il s'arrêtait, dans la crainte qu'il ne se choisît un autre lieu que celui où il voulait le mettre, partout où on passait la nuit avec le saint corps, il fondait une église en son honneur. Ce fut ainsi qu'on arriva à Pavie dans des transports de joie, et que l’on plaça les saints restes avec de grands honneurs dans l’église de saint Pierre, appelée au Ciel d'or.
— Un meunier, qui avait une dévotion toute spéciale à saint Augustin, souffrait à la jambe d'une tumeur nommée phlegma salsum, et il invoquait pieusement saint Augustin à son secours. Le saint, dans une vision, lui toucha la jambe et le guérit. A son réveil, se trouvant délivré, il rendit grâces à Dieu et à saint Augustin.
— Un enfant avait la pierre et de l’avis des médecins, il fallait le tailler. La mère qui craignait que l’enfant ne mourût, s'adressa dévotement à saint Augustin pour qu'il secourût son fils. Elle n'eut pas plutôt fini sa prière que l’enfant rendit la pierre en urinant et recouvra une parfaite santé.
Dans un monastère, appelé Elémosina, un moine, la veille de la fête de saint Augustin, fut ravi en extase et vit une nuée lumineuse descendant du ciel, et sur cette nuée saint Augustin assis revêtu de ses habits pontificaux. Ses yeux étaient comme deux rayons de soleil illuminant toute l’église qui était remplie d'une odeur très suave.
— Saint Bernard étant à Matines s'assommeilla un peu, et pendant qu'on chantait une leçon de saint Augustin, il vit un jeune homme très beau gui se tenait debout, et de la bouche duquel sortait une si grande abondance d'eau que toute l’église, paraissait devoir en être remplie. Saint Bernard ne fit pas difficulté de penser que c'était saint Augustin qui a fait couler dans l’Eglise entière des fontaines de doctrine.
— Un homme, qui aimait singulièrement saint Augustin, donna beaucoup d'argent à un moine, gardien du saint corps, pour avoir un doigt d'Augustin. Le moine reçut bien l’argent, mais, à la place' du doigt de saint Augustin, il lui donna le doigt d'un mort qu'il enveloppa dans de la soie. L'homme le reçut avec respect et lui adressait sans cesse ses hommages avec grande dévotion, le pressant sur sa bouche, sur ses yeux et le suspendant à sa poitrine. Dieu, qui voyait sa foi, lui donna d'une manière aussi miraculeuse que miséricordieuse un doigt de saint Augustin ; l’autre avait disparu. Cet homme étant rentré dans sa patrie, il s'y fit beaucoup de miracles et le bruit en alla jusqu'à Pavie. Mais comme,le moine assurait que c'était le doigt d'un mort, on ouvrit le sépulcre et on trouva, qu'il manquait un des doigts du saint. L'abbé, qui sur le fait, déposa le moine de son office et le punit sévèrement.
* Herbert, De miraculis, l. III, c. XXXVIII ; — Opp. de saint Bernard.
— En Bourgogne*, dans un monastère nommé Fontaines, vivait un moine appelé Hugues, très dévot à saint Augustin, dont il lisait les ouvrages avec bonheur. Il le priait souvent de ne pas permettre qu'il trépassât de ce monde un autre jour que celui où l’on solennisait sa fête. Quinze jours auparavant, la fièvre le saisit si violemment que la veille de la fête on le posa par terre dans l’église comme un mourant. Et voici que plusieurs personnages beaux et brillants, en aubes, entrèrent processionnellement dans l’église dudit monastère : à leur suite venait un personnage vénérable revêtu d'habits pontificaux. Un moine qui était alors dans l’église fut saisi à cette vue; il demanda qui ils étaient et où ils allaient. L'un d'eux lui répondit que c'était saint Augustin avec ses chanoines qui venait assister à la mort de ce moine qui lui était dévot afin de porter son âme au royaume de la gloire. Ensuite cette noble procession entra dans l’infirmerie, et après y être restée quelque temps, la sainte âme du moine fut délivrée des liens de la chair. Son doux ami le fortifia contre les embûches des ennemis et l’introduisit dans la joie du ciel.

Confesiones Book Confessions (St. Augustine), Pedro de Ribadeneyra, 1654 Attribution: JoanKeops

— On lit encore que, de son vivant, saint Augustin, étant occupé à lire, vit passer devant lui le démon portant un livre sur ses épaules. Aussitôt le saint l’adjura de lui ouvrir ce livre pour voir ce qu'il contenait. Le démon lui répartit que c'étaient les péchés des hommes qui s'y trouvaient écrits, péchés qu'il avait recueillis de tous côtés et qu'il y avait couchés. Et à l’instant saint Augustin lui commanda que, s'il se trouvait porté quelqu'un de ses péchés, il le lui donnât à lire de suite. Le livre fut ouvert et saint Augustin n'y trouva rien d'écrit, si ce n'est qu'une fois, il avait oublié de réciter complies. Il commanda au diable d'attendre son retour; il entra alors dans l’église, récita les complies avec dévotion et après avoir fait ses prières accoutumées, il revint et dit au démon de lui montrer encore une fois l’endroit qu'il voulait relire. Le diable, qui retournait toutes les feuilles avec rapidité, finit par trouver la page, mais elle était blanche: alors il dit tout en colère : « Tu m’as honteusement déçu; je me repens de t'avoir montré mon livre, puisque tu as effacé ton péché par la vertu de tes prières. » Ayant parlé ainsi, il disparut tout plein de confusion.
Une femme avait à souffrir les injures de quelques personnes pleines de malice : elle vint trouver saint Augustin pour lui demander conseil. L'ayant trouvé qui étudiait, et l’ayant salué avec respect, il ne la regarda ni ne lui répondit point, Elle pensa que peut-être c'était par une sainteté extrême qu'il ne voulait pas jeter les regards sur une femme : cependant elle s'approcha et lui exposa son affaire avec soin. Mais il ne se tourna pas vers elle, pas plus qu'il ne lui adressa de réponse: alors elle se retira pleine de tristesse. Un autre jour que saint Augustin célébrait la messe et que cette femme y assistait, après l’élévation, elle se vit transportée devant le tribunal de la très sainte Trinité, où elle vit Augustin, la face inclinée, discourant avec la plus grande attention et en termes sublimes sur la gloire de la Trinité. Et une voix se fit entendre qui lui dit : « Quand tu as été chez Augustin, il était tellement occupé à réfléchir sur la gloire de la sainte Trinité qu'il n'a pas remarqué que tu sois venue le trouver; mais retourne chez lui avec assurance ; tu le trouveras affable et tu recevras un avis salutaire. » Elle le fit et saint Augustin l’écouta avec bonté et lui donna un excellent conseil.
— On rapporte aussi qu'un saint homme étant ravi en. esprit dans le ciel et examinant tous les saints dans la gloire, n'y voyant pas saint Augustin, demanda à quelqu'un des bienheureux où il était. Il lui fut répondu : « Augustin réside au plus haut des cieux, où il médité sur la gloire de la très excellente Trinité. »

Expositio Psalmorum Beati Agustini San Agustín, Obispo de Hipona, 354-430 Códice manuscrito, comentarios a los psalmos hechos por San Agustín de Hipona. Attribution: http://somni.uv.es/Universidad de Valencia

— Quelques habitants de Pavie étaient détenus en prison par le marquis de Malaspina. Toute boisson leur fut refusée afin de pouvoir en extorquer une grosse somme d'argent. La plupart rendaient déjà l’âme, quelques-uns buvaient leur urine. Un jeune homme d'entre eux, qui avait une grande dévotion pour saint Augustin; réclama son assistance. Alors au milieu de la nuit; saint Augustin apparut à ce jeune homme, et comme s'il lui prenait la main, il le conduisit au fleuve de Gravelon où avec une feuille de vigne trempée dans l’eau, il lui rafraîchit tellement la langue, que lui, qui aurait souhaité boire de l’urine, n'aurait plus souhaité maintenant boire du nectar.
— Le prévôt d'une église, homme fort dévot envers saint Augustin; fut malade pendant trois ans au point de ne pouvoir sortir du lit. La fête de saint Augustin était proche, et déjà on sonnait les vêpres de la vigile, quand il se mit à prier saint Augustin de tout cœur. Saint Augustin se montra à lui revêtu d'habits blancs et en l’appelant trois fois par son nom, il lui dit: « Me voici, tu m’as appelé assez longtemps, lève-toi de suite, et va me célébrer l’office des Vêpres. » Il se leva guéri, et, à l’étonnement de tous, il entra dans l’église, où il assista dévotement à tout l’office.
 — Un pasteur avait un chancre affreux entre les épaules. Le mal s'accrut au point de le laisser absolument sans forces. Comme il priait saint Augustin, celui-ci lui apparut, posa la main sur la partie malade et la guérit parfaitement; Le même homme, dans la suite, perdit la vue. Il s'adressa avec confiance à saint Augustin, qui, un jour sur le midi, lui apparut, et en lui essuyant les yeux avec les mains, il lui rendit la santé .
Vers l’an du Seigneur 912, des hommes gravement malades, au nombre de plus de quarante, allaient à Rome de l’Allemagne et de la Gaule pour visiter le tombeau des apôtres. Les uns courbés se traînaient par terre sur des sellettes, d'autres se soutenaient sur des béquilles,, ceux qui étaient aveugles se laissaient traîner par ceux qui marchaient en avant, ceux-là enfin avaient les mains et les pieds paralysés. Ils passèrent une montagne et parvinrent à un endroit appelé la Charbonnerie. Ils étaient près d'un lieu qui se nomme Cana, à une distance de trois milles de Pavie, quand saint Augustin revêtu de ses ornements pontificaux, et sortant d'une église érigée en l’honneur des saints Côme et Damien, leur apparut et leur demanda où, ils se dirigeaient. Ils lui répondirent qu'ils allaient à Rome; alors saint Augustin ajouta : « Allez à Pavie et demandez le monastère de saint Pierre qui s'appelle Ciel d'or, et là vous obtiendrez les miséricordes que vous désirez. Et comme ils lui demandaient son nom, il dit : « Je suis Augustin autrefois évêque de l’église d'Hippone. » Aussitôt il disparut à leurs regards.

Saint Augustin debout, de face Ernest Hebert (né en 1817 ; mort en 1908) H. en m 0,273 ; L. en m 0,183 Institution:Ministère de la culture et de la communication, Musées de France Domaine public

Ils se dirigèrent donc vers Pavie, et étant arrivés au monastère indiqué et apprenant que c'était là que reposait le corps de saint Augustin, ils se mirent toits à élever la voix et à crier tous ensemble : « Saint Augustin, aidez-nous. » Leurs clameurs émurent les citoyens et les moines qui s'empressaient d'accourir à un spectacle si extraordinaire. Or, voilà que, par l’extension de leurs nerfs, une grande quantité de sang se mit à couler,de telle sorte que depuis l’entrée du monastère, jusqu'au tombeau de saint Augustin, la terre paraissait en être tolite couverte. Parvenus au tombeau, tous furent entièrement guéris, comme S'ils n'avaient jamais été estropiés. Depuis ce moment, la renommée du saint se propagea de plus en plus et une multitude d'infirmes vint à son tombeau, où tous recouvraient la santé, et laissaient des gages de leur guérison. Telle fut la quantité de ces gages que tout l’oratoire de saint Augustin et le portique en étaient pleins, en sorte que cela devint la cause d'un grand embarras pour entrer et pour sortir. La nécessité força les moines à les ôter.
— Il y a trois choses qui sont l’objet des désirs des personnes du monde, les richesses, les plaisirs et les honneurs. Or, le saint atteignit à un tel degré de perfection qu'il méprisa les richesses, qu'il repoussa les honneurs et qu'il eut les plaisirs en aversion.
— Il méprisa les richesses; c'est lui-même, qui Passure dans ses Soliloques, où la raison l’interroge et lui dit: « Est-ce que tu ne désires pas,de richesses ? » Et Augustin répond : « Je ne saurais avouer ce premier point : j'ai trente ans, et il y en a bien quatorze que j'ai cessé de les désirer. Des richesses, je n'en désire que ce qu'il faut pour me procurer ma nourriture. C'est un. livre de Cicéron qui m’a entièrement convaincu qu'il ne faut en aucune manière souhaiter les richesses. » Il a repoussé les honneurs : il le témoigne dans le même livre. «Que pensez-vous des honneurs? » lui demande la raison. Et saint Augustin répond : « Je l’avoue, c'est seulement depuis peu de temps, presque depuis quelques jours que j'ai cessé de les ambitionner. » Les plaisirs et les richesses, il les méprisa, par rapport à la chair et au goût. La raison lui demandé donc : « Quelle est votre opinion au sujet d'une épouse? Ne .vous plairait-elle. pas, si elle était belle, chaste, honnête, riche, et surtout si vous aviez la certitude qu'elle ne vous serait pas à charge? » Et saint Augustin répond : « Quelque bien que vous la vouliez peindre; quand vous la montreriez comblée de tous les dons, j'ai décidé que je n'avais rien tant à craindre que le commerce avec une femme. » « Je ne demande pas, reprend la raison, ce que vous avez décidé, je vous demande si vous vous y sentez porté ? Et saint Augustin répond : « Je ne cherche, je ne désire rien à ce sujet : les souvenirs qui m’en restent me sont à charge, affreux et détestables. » Pour ce qui est du second point, la raison l’interroge en disant : « Et pour la nourriture, qu'avez-vous à dire? »
Pour ce qui est du boire, et du manger, des bains et des autres plaisirs du corps, ne me demandez rien. J'en prends ce qu'il me faut seulement, pour conserver la santé. »

La Légende Dorée

jeudi 4 octobre 2012

Saint François d'Assise

François s'appela d'abord Jean, mais, dans la suite; il changea de nom et s'appela François. Il paraît que ce fut pour plusieurs motifs que ce changement eut lieu.

Représentation de François d'Assise sur une fresque de Cimabue dans la basilique d'Assise, considérée comme son portrait le plus fidèle Domaine public

1° Comme souvenir d'une chose merveilleuse; savoir: qu'il reçut de Dieu d'une manière miraculeuse le don de la langue française ; ce qui fait dire dans sa légende que, toujours, quand il était embrasé du feu de l’Esprit Saint, il exprimait en français ses émotions brûlantes.
2° Afin que son ministère fût manifesté; c'est pour cela qu'il est dit dans sa légende que ce fut par un effet de la sagesse divine qu'il fut ainsi appelé, afin que par ce nom singulier, que personne n'avait encore porté, le but de son ministère fût plus vite connu dans tout l’univers.
3° Pour indiquer les résultats qu'il devait obtenir; car, ainsi, on donnait à comprendre que, par lui et par ses enfants, il devait rendre francs et libres une quantité d'esclaves du péché et du démon.
4° A raison de sa magnanimité de cœur, car franc vient de férocité; il y a en effet, dans le caractère français; un instinct de férocité joint à la magnanimité.
5° En raison de la vertu de sa parole, qui tranchait dans le vice comme une francisque.
6° Pour la terreur que le démon ressentait quand François le mettait en fuite.
7° Pour sa sécurité dans la vertu, la perfection de ses œuvres et l’honnêteté de sa manière de vivre. On dit, en effet, que les francisques étaient des insignes ayant la forme de haches, portées au-devant des consuls, comme marque .de terreur, de sécurité et d'honneur tout à la fois.
* Cette légende est compilée d'après les Vies du Saint et les Chroniques de l’Ordre de Saint-François.

François d'Assise par Francisco de Zurbarán (1598–1664) 1658 Alte Pinakothek, Munich.oil on canvas 64 × 53 cm The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH. 

François, le serviteur et l’ami du Très-Haut, né dans la ville d'Assise, et négociant, vécut dans la vanité jusqu'à l’âge de près de vingt ans. Notre-Seigneur se servit du fouet de l’infirmité pour le corriger et le changea subitement en un autre homme, en sorte que dès cet instant, l’esprit de prophétie commença à se faire remarquer en lui.
Une fois, en effet, que pris avec beaucoup d'autres par des Pérousins, il avait été mis en une dure prison, quand tous ses compagnons étaient dans la tristesse, seul il entra dans des transports de joie ; et comme ils l’en reprenaient, il leur dit : « Vous saurez que si je me réjouis, c'est que je serai honoré, comme un saint du monde entier. »
Un jour, dans un voyage qu'il faisait à Rome par dévotion, il se dépouilla de ses habits et prenant ceux d'un pauvre, il s'assit au milieu des mendiants devant l’église de Saint-Pierre; il mangea avidement avec eux, comme l’un d'entre eux; ce qu'il eût fait plus souvent s'il n'eût été retenu par respect pour les personnes de sa connaissance. L'antique ennemi s'efforçait de le détourner de son bon propos, et lui rappela le souvenir d'une femme de son pays monstrueusement bossue, en le menaçant de le rendre comme elle, s'il ne se désistait de son entreprise ; mais le Seigneur qui le fortifia lui fit entendre ces paroles : « François, les choses amères, prends-les pour douces, et méprise-toi toi-même, si tu désires me connaître. »
Il rencontra lors un lépreux, et quoique tous ceux qui sont affligés de cette maladie soient un sujet d'horreur, il se rappela l’oracle divin et courut embrasser ce lépreux qui disparut aussitôt après. A l’instant il se hâte d'aller dans les asiles des lépreux, leur embrasse les mains avec dévotion et leur donne de l’argent. II entre pour faire sa prière dans l’église de Saint-Damien et une image du Christ lui adresse miraculeusement ces paroles : « François, va réparer ma maison, qui, comme tu le vois, s'écroule de toutes parts. »
A dater de ce moment, son âme s'était comme fondue et la compassion pour J.-C. crucifié fut merveilleusement empreinte en son cœur. Il mit tous ses soins à réparer l’église, et après avoir vendu ce qu'il avait, il voulait en donner l’argent à un prêtre; comme celui-ci refusait de le recevoir par crainte des parents de François, le saint jeta cet argent en sa présence comme une poussière méprisable. Ce fut alors que son père le fit saisir et lier, mais François lui rendit le prix de la vente de ses biens, et se défit pareillement de son habit; dans cet état de nudité il se jeta dans les bras du Seigneur, et se revêtit d'un cilice.

Saint François, gravure de Wenceslas Hollar(1607–1677) 21 x 29 cm.Thomas Fisher Rare Book Library Artwork from University of Toronto Wenceslaus Hollar Digital Collection Attribution: User:Dcoetzee Domaine public

Le serviteur de Dieu appelle alors un simple particulier qu'il regarde comme son père en sollicitant ses bénédictions à la place de celui qui l’accablait de malédictions. Son frère le rencontra, un jour d'hiver, couvert de haillons, et en prières. En le voyant tout grelottant, il dit à quelqu'un : « Demande à François de te vendre une once de sueur. » Ce qu'entendant François, il répondit : « Vraiment j'en vendrai à mon Seigneur*» Un jour qu'il avait entendu ces paroles adressées par Notre-Seigneur à ses disciples, quand il les envoya prêcher, à l’instant il se mit en devoir de les pratiquer toutes à la lettre : il ôte ses souliers, se couvre d'une seule tunique, encore est-elle grossière et à la place d'une ceinture de cuir, il emprunte une corde. Par un temps de neige, et passant dans une forêt, il fut pris par des larrons; ils lui demandèrent qui il était, il répondit qu'il est le héraut de Dieu. Alors ils le prirent et le jetèrent dans la neige, en disant: « Dors, rustique héraut de Dieu. »
Beaucoup de nobles et de roturiers, tant clercs que laïques, quittèrent les pompes du monde pour s'attacher à lui. Ce père en sainteté leur enseigna à pratiquer la perfection évangélique, à embrasser la pauvreté et à marcher dans la voie de la sainte simplicité. Il écrivit en outre une  règle évangélique pour lui et les frères qu'il avait et qu'il aurait, règle qui fut confirmée par le pape Innocent III. Depuis lors, il commença à répandre avec plus de ferveur que jamais la semence de la parole de Dieu, et à parcourir les villes et les bourgs, animé d'un zèle admirable.
* Chronique de l’Ordre de Saint-François, Ire p. l. I, c. v.


Saint François en prière, Salzbourg, porte de Kapuzinerberg.Attribution: Oliver-Bonjoch

— Il y avait un frère qui, extérieurement, paraissait d'une éminente sainteté, toutefois il était fort original; il observait la règle du silence avec une telle rigueur qu'il ne se confessait que par signes et non de vive voix. Tout le monde le louait comme un saint, mais l’homme de Dieu vint dire : « Cessez, mes frères, de louer en lui des illusions diaboliques : Qu'on l’avertisse de se confesser une fois ou deux par semaine; que s'il ne le fait pas, il y a tentation du diable et supercherie. » Quand les frères donnèrent cet. avis à cet homme, il mit un doigt sur sa bouche et secouant la tête, il fit signe qu'il ne se confesserait pas. Peu de jours après il retourna à son vomissement et mourut après avoir passé sa vie dans des actions criminelles.
— Dans un voyage, le serviteur de Dieu fatigué allait monté sur un âne; son compagnon frère Léonard d'Assises, qui était aussi fatigué, se mit à penser et à dire en lui-même : « Ses parents et les miens ne jouaient pas de pair ensemble. » A l’instant l’homme de Dieu descendit de son âne et dit à son frère : « Il n'est pas convenable que j'aille sur un âne et que vous alliez à pied, car vous avez été plus noble que moi. » Le frère, stupéfait, se jeta aux pieds du père et lui demanda pardon.
— Il rencontra, un jour sur son passage, une femme noble qui marchait à pas précipités. Le saint eut pitié de sa fatigue et de l’état d'oppression qui en était la suite; il lui demanda ce qu'elle cherchait « Priez pour moi, mon père, lui dit-elle, parce que mon mari  m’empêche de mettre à exécution un salutaire propos que j'ai résolu de suivre; et il me gêne fort de servir J.-C. » Saint François lui dit : « Allez, ma fille, dans peu, vous en recevrez de la consolation, et vous lui annoncerez, de la part de Dieu tout-puissant et de la mienne, que c'est maintenant pour lui le temps du salut, plus tard, ce sera celui de la justice. » Cette femme rapporta ces paroles à son mari qui se trouva changé tout d'un coup et promit de garder la continence.

St. Francis preaching by Tiberio d'Assisi; Chapel of the Roses; Basilica of Santa Maria degli Angeli, Assisi, Italy Attribution: JoJan

— Un paysan mourait de soif dans un lieu désert; le saint lui obtint au même endroit une fontaine par ses prières.
— Par l’inspiration du Saint-Esprit, il révéla le secret suivant à un des frères qui était de ses intimes : « Il existe aujourd'hui sur la terre un serviteur de Dieu, en faveur duquel, tant qu'il sera en vie, le Seigneur ne permettra pas que la famine sévisse sur les hommes. » Or, on raconte que la prédiction se réalisa effectivement : mais quand il fut mort, il en arriva tout autrement; car, après son heureux trépas, il apparut au même frère et lui dit « Voici la famine, que tout le temps de ma vie, le Seigneur ne laissa pas venir sur la terre.»
— A la fête de Pâques, les frères grecs du désert avaient préparé la table d'une manière plus recherchée qu'à l’ordinaire, avec des nappes et des verres ; quand l’homme de Dieu eut vu cela, il se retira à l’instant; il se mit sur la tête le chapeau d'un pauvre qui se trouvait là pour lors, et un bâton à la main, il sort dehors et va attendre à la porte. Pendant que les frères étaient à table, il criait à la porte que, pour l’amour de Dieu, ils donnassent l’aumône à un pèlerin pauvre et infirme. On appelle le pauvre, on le fait entrer : il s'assied par terre à l’écart et pose son plat sur la cendre. Les frères, voyant cela, furent tout stupéfaits, et il leur dit «J'ai vu la table parée et ornée, je me suis aperçu que ce n'est pas là l’ordinaire de pauvres qui vont mendier de porte en porte. »
Il aimait à tel point la pauvreté en lui et chez les autres qu'il appelait toujours la pauvreté sa dame mais quand il voyait quelqu'un plus pauvre que lui, il en était jaloux et craignait d'être dépassé en cela par autrui. En effet; un jour qu'il avait rencontré une pauvre femme, il dit à son compagnon : « Le dénuement de cette personne nous a fait honte; c'est une critique achevée de notre pauvreté, car à la place de mes richesses, j'ai fait choix de la pauvreté pour ma dame et voici qu'elle reluit plus en cette femme qu'en moi *. »
* Hist. ord. Min., Ire p., I. VI, c. CVII.

Saint François d'Assise Codex Tennenbach avant 1492 http://www.blb-karlsruhe.de/ Reproduction of a painting that is in the public domain because of its age

— Un pauvre vint à passer devant lui, et l’homme de Dieu en fut touché d'une vive compassion; alors son compagnon lui dit : « Bien que cet homme soit pauvre, peut-être aussi n'y en a-t-il pas dans tout le pays qui soit plus riche en désir. » L'homme de Dieu répliqua: « Dépouillez-vous vite de votre tunique, donnez-la à ce pauvre, jetez-vous à ses pieds et reconnaissez hautement la faute dont vous venez de vous rendre coupable. » Le compagnon obéit tout aussitôt.
— Une fois il rencontra trois femmes semblables en tout pour la figure et pour la manière d'être,et elles le saluèrent en ces termes : « Que dame pauvreté soit la bienvenue », et elles disparurent de suite, sans qu'on les ait plus jamais vues.
— En venant à Arezzo où une guerre intestine s'était émue, l’homme de Dieu vit du faubourg des démons qui se réjouissaient au-dessus de ce pays; et appelant son compagnon nommé Silvestre, il lui dit : « Allez à la porte de la ville, et de la part de Dieu tout-puissant, commandez aux démons d'en sortir. » Silvestre se hâta d'aller à la porte où il cria avec force : « De la part de Dieu et par l’ordre de notre père François, démons, sortez, tous. » Peu de temps après, la concorde se rétablit parmi les citoyens.
— Ce même Silvestre, n'étant encore que prêtre séculier, vit en songe sortir de la bouche de saint François une croix d'or dont le sommet touchait le ciel, et les bras étendus au large embrassaient l’une et l’autre partie du monde. Touché de componction, le prêtre quitta aussitôt le monde et devint un parfait imitateur de l’homme de Dieu.

Francis of Assisi Church, Acambaro, Guanajuato State, Mexico http://www.flickr.com/photos/eltb/8129262105 Attribution: Enrique López-Tamayo Biosca

L'homme de Dieu était en oraison et le diable l’appela trois fois par son nom. Le saint lui répondit, et le diable ajouta : « Il n'est dans ce monde aucun homme, tel pécheur qu'il soit, auquel le Seigneur ne fasse miséricorde, s'il se convertit ; mais celui qui se tuera par une dure pénitence, ne trouvera jamais miséricorde. » Aussitôt le serviteur de Dieu connut par révélation la malice de l’ennemi qui s'était efforcé de le faire tomber dans la tiédeur. Mais l’antique ennemi voyant qu'il n'avait pas eu le dessus de cette manière, lui inspira une forte tentation de la chair ; en la ressentant, l’homme de Dieu se dépouilla de son habit et se frappa avec une corde très mince, très serrée, en disant Allons, frère l’âne, garde-toi bien de remuer, voilà comment il faut subir le fouet. » Mais comme la tentation tardait à s'éloigner, saint François alla se précipiter tout nu dans une neige épaisse, puis prenant de cette neige, il en fit sept blocs cri forme de boule, et se les mettant sous les yeux, il parla à son corps « Vois, lui dit-il : celle-ci qui est plus grosse, c'est ta femme ; de ces quatre, deux sont tes fils et deux sont tes filles, les deux qui restent sont ton domestique et ta servante. » Hâte-toi de les revêtir toutes, car elles meurent de froid; mais si ces soins multipliés t'importunent, ne sers que le Seigneur avec sollicitude. » Aussitôt le diable confus se retira et le saint revint à sa cellule en glorifiant Dieu.
— Il logeait depuis quelque temps chez Léon, cardinal de Sainte-Croix, qui l’avait invité. Une nuit les démons vinrent le battre avec la plus grande violence. Il appela alors son compagnon et lui dit : « Les démons sont des hommes d'affaires destinés par Notre-Seigneur pour punir nos excès : or, je ne me rappelle pas avoir commis une faute que je n'aie expiée avec la miséricorde de Dieu et par la satisfaction; mais peut-être que le majordome a permis que ses gens se ruent sur moi, parce que je demeure à la cour des grands; ce qui a pu fournir à mes pauvres petits frères l’occasion de concevoir de mauvais soupçons, quand ils me voient vivre dans les délices et, l’abondance. » Il se leva de grand matin et s'en alla.
* Castaldus. Sic appellabant Longobardi locorum, praediorum ac villarum praefectos, rerum dominicarum actores, procuratores, administratores, villicos. Ducange,V° Castaldus.


Représentation de saint François d'Assise, vitraux de l'église Saint-Jean Saint-Charles, Périgueux, Dordogne, France. Attribution: Père Igor

— Il était en oraison, un jour qu'il entendit sur le toit de la maison, des troupes de démons qui couraient avec grand bruit : aussitôt il sortit et faisant sur lui le signe de la croix, il dit : « De la part du Dieu tout-puissant, je vous dis, démons, de faire sur mon corps tout ce qui vous est permis : je suis disposé à tout supporter, parce que n'ayant pas de plus grand ennemi que mon corps, vous me vengerez de mon adversaire, pendant qu'à ma place, vous exercerez vengeance contre lui. » Alors les démons confus s'évanouirent.
— Un frère, le compagnon de l’homme de Dieu, vit, en extase, parmi les trônes du ciel, un de ces trônes très remarquable et brillant d'une gloire extraordinaire. Plein d'admiration il se demandait à qui ce siège éclatant était réservé, et il entendit qu'on lui disait : « Ce siège a appartenu à un des princes chassés du ciel et maintenant il est préparé à l’humble François. » Après sa prière, il demanda à l’homme de Dieu : « Que pensez-vous de vous-même, père? » « Je me considère, répondit le saint, comme un très grand pécheur. » Et aussitôt l’Esprit dit dans le cœur du frère « Sache que ce que tu as vu est véritable; parce que l’humilité élèvera le plus humble de tous au trône qui a été perdu par l’orgueil. »
Dans une vision, le serviteur de Dieu aperçut au-dessus de lui un séraphin crucifié qui imprima les marques de sa crucifixion d'une manière si évidente sur François que le saint paraissait avoir été lui-même crucifié. Ses mains, ses pieds et son côté, furent marqués du caractère de la croix; mais il cacha ces stigmates à tous les yeux avec grand soin. Quelques-uns cependant les virent de son vivant; mais à sa mort, il y en eut beaucoup qui les considérèrent. L'existence réelle de ces stigmates fut confirmée par de nombreux miracles, dont il suffira d'en rapporter deux qui eurent lieu après son décès.

François d'Assise recevant les stigmates par Giotto (1267-1337). Ce dernier a peint les fresques de sa vie (église supérieure de la basilique d'Assise).Domaine public

Dans la Pouille, un homme appelé Roger, qui avait sous les yeux l’image de saint François, se mit à penser ceci en lui-même: «Serait-il vrai qu'il eût été honoré d'un pareil miracle; ou bien serait-ce une pieuse illusion, ou même une fourberie inventée par ses frères ? » Tandis qu'il roulait cela dans son esprit, tout à coup il entendit, un bruit semblable à celui d'un javelot lancé, par une baliste, et se sentit grièvement blessé à la main gauche; mais comme il n'y avait aucune déchirure à son gant, il l’ôta et trouva sur la paume de sa main une blessure profonde faite comme par une flèche. Il en résultait une chaleur si vive qu'il semblait devoir entièrement défaillir de douleur et de chaleur. Alors il se repentit et témoigna croire à la réalité des stigmates de saint François ; deux jours après, ayant prié le saint par ses stigmates, il fut aussitôt guéri.
— Au royaume de Castille, un homme dévot, à saint François allait à complies, et fut la victime innocente d'embûches dressées pour faire mourir un autre que lui ; il fut mortellement blessé et laissé pour mort. Après quoi, son cruel meurtrier lui enfonça une épée dans la gorge et ne pouvant la retirer, il s'enfuit. On accourt, de toutes parts, on s'écrie et on le pleure comme un homme mort. Or, à minuit, comme la cloche des frères sonnait les matines, sa femme se mit à lui crier: «Mon maître, lève-toi et va aux matines ; voici la cloche qui t'appelle. » Aussitôt le blessé lève la main et semble faire signe à quelqu'un d'extraire l’épée, quand, aux yeux de tous, voici l’épée qui saute en l’air comme si elle eût été lancée par un poignet très vigoureux : à l’instant cet homme se leva parfaitement guéri en disant: « Le bienheureux François est venu à moi, et apposant ses stigmates sur mes blessures, il en a rempli chacune d'elles . d'une onction suave et les a guéries miraculeusement par ce contact: comme il voulait se retirer, je lui faisais signe d'ôter l’épée, parce que je ne pouvais parler autrement. Il la saisit et la jeta avec force et aussitôt il guérit entièrement ma gorge, en passant doucement ses stigmates dessus. »
— Saint François et saint Dominique ces deux lumières du monde, se trouvaient à Rome en compagnie du cardinal d'Ostie qui devint ensuite souverain pontife. Cet évêque leur dit : « Pourquoi ne faisons-nous pas de vos frères des évêques et des prélats qui l’emporteraient sur les autres par leur enseignement et leurs exemples ? » Ce fut à qui répondrait le premier. L'humilité de saint François lui donna la victoire en ne s'avançant pas : saint Dominique remporta aussi la victoire en répondant le premier par obéissance. Saint Dominique répondit donc : « Seigneur, s'ils veulent le reconnaître, mes frères ont été élevés à une position convenable et tant que cela sera en mon pouvoir, je ne souffrirai pas qu'ils obtiennent d'autre marque de dignité. » Après quoi saint François prit la parole et répondit : « Seigneur, mes frères ont été appelés mineurs, afin qu'ils n'eussent pas la présomption de devenir majeurs. »

"Sanzkower Altar" with scenes from the life of Saint Francis of Assisi, c. 1500, today in Kulturhistorisches Museum Stralsund Domaine public

Saint François, qui avait la simplicité d'une colombe, invitait toutes les créatures à l’amour du Créateur; il prêchait les oiseaux qui l’écoutaient, qui se laissaient toucher par lui et qui ne se retiraient qu'après en avoir reçu la permission. Des hirondelles babillaient tandis qu'il prêchait, elles se turent immédiatement après qu'il leur eut donné ordre de le faire.
A la Portioncule, une cigale qui restait sur un figuier, vis-à-vis de sa cellule, chantait souvent. L'homme de Dieu étendit la main et l’appela en disant : « Ma sœur la cigale, viens à moi. » L'insecte obéissant monta aussitôt sur la main de saint François qui lui dit « Chante, ma soeur la cigale, et loue ton Seigneur. Elle se mit aussitôt à chanter et ne se retira qu'après avoir été congédiée.
Il ne touchait ni aux lanternes, ni aux lampes, ni aux chandelles, car il ne voulait pas en ternir l’éclat avec sa main. Il marchait sur les pierres avec révérence par considération, pour celui qui s'appelle Pierre. Il ôtait les vers de dessus le chemin de crainte qu'ils ne fussent écrasés sous les pieds des passants. Afin que les abeilles ne mourussent pas au milieu du froid de l’hiver, il leur faisait donner du miel et ce qu'il y a de meilleur en vin. Tous les animaux il les appelait ses frères. Rempli d'une joie merveilleuse et ineffable dans son amour pour le Créateur, il contemplait le soleil, la lune et les étoiles et les invitait à aimer le Créateur. Il empêchait qu'on ne lui fît une grande couronne en disant: « Je veux que mes frères simples aient part en mon chef. »
— Un homme fort mondain, ayant rencontré le serviteur de Dieu François qui prêchait à Saint-Séverin, vit, par une révélation divine, deux épées très brillantes placées en travers sur le saint en forme de croix; l’une allait de la tête aux pieds et la seconde s'étendait d'une main à l’autre en passant transversalement par sa poitrine. Or, il n'avait jamais vu François, mais il le reconnut à cette marque: alors il fut touché, entra dans l’ordre des frères Mineurs où il mourut heureusement.
— Les larmes qu'il versait constamment. lui firent contracter une maladie aux yeux; on lui conseilla alors de cesser de pleurer; mais il répondit : « Ce n'est pas par amour pour cette lumière qui nous est commune avec les mouches qu'il faut renoncer à voir la lumière éternelle. »

The Ecstasy of st Francis 1437-44 Sassetta (1392–1450) http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/s/sassetta/index.html Bernson collecton Settignano Domaine public

— Ses frères le pressaient de se laisser faire une opération à cause de son mal d'yeux, et le chirurgien avait en main un instrument de fer rougi au feu; alors l’homme de Dieu dit : « Mon frère, le feu, sois doux et courtois pour moi. Je prie le Seigneur qui t'a créé de tempérer pour moi ta chaleur. » Et en disant cela il fit le signe de la croix sur l’instrument qui fut enfoncé dans la chair vive depuis l’oreille jusqu'au sourcil, sans qu'il en ressentît aucune douleur; il le témoigna lui-même.
— Le serviteur de Dieu était attaque d'une très grave maladie à l’ermitage de Saint-Urbain. Sentant lui-même que la nature était en défaillance, il demanda à boire du vin, mais il n'y en avait point: on lui apporta de l’eau qu'il bénit en faisant le signe de la croix ; et à l’instant elle fut changée en un vin excellent. La pureté du saint homme lui fit obtenir ce que la pauvreté d'un lieu désert n'avait pu lui procurer : il n'en eut pas plutôt goûté qu'il entra de suite en convalescence.
Il préférait les mépris aux louanges : et lorsque les peuples exaltaient les mérites de sa sainteté, il commandait à quelque frère de lui lancer aux oreilles des paroles de nature à l’avilir. Et quand le frère, bien malgré lui, l’appelait rustique, mercenaire, maladroit et inutile, saint François tout égayé lui disait : « Que le Seigneur vous bénisse, parce que vous dites les choses les plus vraies : elles sont telles que je dois en entendre. »
Le serviteur de Dieu ne voulut pas tant être supérieur qu'inférieur, ni tant commander qu'obéir. Aussi il se démit du généralat et demanda un gardien à la volonté duquel il serait soumis en tout. Il promit et pratiqua toujours l’obéissance à l’égard du frère avec lequel il avait coutume d'aller.
Un frère ayant commis un acte de désobéissance, en témoignait du repentir ; cependant l’homme de Dieu, pour inspirer de la crainte aux autres, fit jeter le capuce de ce frère dans le feu. Après que le capuce fut resté quelque temps, en plein foyer, il ordonna, de l’ôter et de le rendre au frère. On ôte donc le capuce du milieu des flammes, sans qu'il y eût la moindre trace de brûlure.
— Un jour qu'il se promenait dans les marais de Venise, il trouva une énorme multitude d'oiseaux qui chantaient, et il dit à son compagnon : « Mes frères les oiseaux louent leur Créateur, allons au milieu d'eux chanter les heures canoniales. » Quand il pénétra dans cette volée, les oiseaux ne furent pas effrayés, mais le saint et son compagnon ne pouvant s'entendre l’un l’autre à cause du gazouillement excessif de ces animaux, François dit : « Mes frères les oiseaux, cessez de chanter jusqu'à ce que nous ayons terminé notre office de Laudes. » Les oiseaux se turent aussitôt, et quand les Laudes furent achevées, il leur donna la permission de chanter et à l’instant ils continuèrent leur ramage comme à l’ordinaire.

Fresco by Domenico Ghirlandaio, in the Cappella Sassetti ("Sassetti chapel"), in Santa Trinita church, Florence (Italy). Domaine public

— Il avait été invité par un chevalier auquel il dit : « Frère hôte, suivez mes avis, et confessez vos péchés, car bientôt vous mangerez ailleurs. » Le chevalier consentit; il régla ses affaires domestiques, et reçut une pénitence salutaire. Or, comme ils entraient pour se mettre à table, l’hôte mourut subitement.
— Il avait rencontré une multitude d'oiseaux et il les avait salués comme des créatures douées de raison. « Mes frères les oiseaux, leur dit-il, vous devez beaucoup de louanges à votre Créateur qui vous a revêtus de plumes; il vous a donné des ailes pour voler, il vous a départi les régions de l’air et il vous gouverne sans aucune sollicitude de votre part. » Les oiseaux se mirent alors à allonger le cou, à battre de l’aile, à ouvrir le bec et à regarder le saint attentivement. En passant au milieu d'eux, il les touchait avec sa robe et cependant aucun ne changea de place jusqu'à ce que leur en ayant donné la permission, ils s'envolèrent tous à la fois.
— Au château d'Alviane, pendant une prédication, on ne pouvait l’entendre à cause du gazouillement des hirondelles dont le nid était proche. Et il leur dit : « Mes sœurs les hirondelles, c'est à moi de parler maintenant ; vous avez assez dit ; gardez le silence jusqu'à ce que la parole du Seigneur soit achevée. » Aussitôt elles lui obéirent et se turent.
Un jour que l’homme de Dieu voyageait dans la Pouille, il trouva sur le chemin une grande bourse toute grosse d'argent. En la voyant, son compagnon voulut la prendre, pour en faire largesse aux pauvres ; mais le saint s'y opposa formellement. « Il n'est pas permis, dit-il, mon fils, de prendre le bien d'autrui. » Mais comme le frère insistait fortement, François, après une courte oraison, lui commanda de ramasser la bourse qui au lieu d'argent ne renfermait plus qu'une couleuvre. A cette vue le frère eut peur, mais comme il voulait obéir et exécuter l’ordre qu'il avait reçu, il prit la bourse avec les mains, et il en sortit un grand serpent. Alors le saint dit : « L'argent, pour les serviteurs de Dieu, n'est rien autre chose que diable et serpent venimeux. »
— Un frère, fortement tenté, se mit dans l’esprit que s'il avait sur lui quelque papier avec l’écriture du saint, la tentation cesserait aussitôt. Mais comme il n'osait pas lui manifester son désir, il arriva que l’homme de Dieu l’appela : « Apportez-moi, lui dit-il, mon fils, du papier et de l’encre, car je veux écrire quelque chose à la louange de. Dieu. » Et après avoir écrit, il dit: « Prenez ce papier et gardez-le soigneusement jusqu'au jour de votre mort. » Et aussitôt toute tentation s'éloigna de lui.
— Ce même frère, lorsque le saint était malade, se mit à penser : « Voilà que le Père est près de mourir, et ce serait pour moi grande consolation, si après sa mort, j'avais la tunique de mon Père. » Peu après, saint François l’appelle et lui dit : «Je vous donne cette tunique et après ma mort, elle vous appartiendra de plein droit. »
— Il avait reçu l’hospitalité à Alexandrie, en Lombardie, chez un honnête homme, qui le pria, pour observer l’évangile, de manger de tout ce qu'on servirait. Le saint ayant consenti au pieux désir de son hôte, celui-ci courut lui préparer un chapon de sept ans pour le repas. Pendant qu'ils étaient à table, un infidèle demanda l’aumône pour l’amour de Dieu. Aussitôt le saint homme, entendant bénir le nom de Dieu, fit passer au mendiant un morceau de chapon. Le malheureux infidèle conserve ce qui vient de lui être donné, et le lendemain, tandis que le saint prêchait, il le montre en disant : « Voici, quelle sorte de viande mange ce frère que vous honorez comme un saint : c'est ce qu'il  m’a donné hier soir. » Mais. le morceau de chapon parut à tout le monde être du poisson. Alors l’infidèle, traité d'insensé par toute l’assemblée, ayant appris ce qu'il en était, resta confus et demanda pardon. Le morceau reparut être de la chair quand le prévaricateur fut rentré en lui-même *.
* Saint Antonin, tit. XXIV, ch. II, § 2. — Wading.
— Une fois que le saint était à table et qu'il y avait conférence sur la pauvreté de la Bienheureuse Vierge et de son Fils, aussitôt l’homme de Dieu quitta 1a table en poussant des sanglots de douleur et couvert de larmes il mange sur la terre nue le morceau de pain qui lui reste.
— Il voulait qu'on témoignât une grande révérence pour les mains des prêtres à qui a été confié le pouvoir de faire le sacrement du corps de N.-S. Aussi disait-il souvent : « Si je rencontrais un saint venant du ciel et un pauvre prêtre, j'irais au plus tôt embrasser les mains du prêtre, et je dirais au saint « Attendez-moi, saint Laurent, parce que les mains que voici touchent le verbe de vie, et elles possèdent quelque chose de surhumain. »

Sa vie fut illustrée par de nombreux miracles. En effet, des pains qu'on lui présenta à bénir guérirent beaucoup de malades; il changea de l’eau en vin, et un malade qui en goûta récupéra aussitôt la santé;, il fit encore beaucoup d'autres miracles.
Quand il approcha de sa fin, bien que réduit par une longue maladie, il se fit mettre sur la terre nue et appela auprès de lui tous les frères qui se trouvaient dans la maison. Imposant alors les mains sur eux tous, il les bénit, et, comme à la Cène du Seigneur, il donna à chacun une petite bouchée de pain.
Il invitait, suivant la coutume, toutes les créatures à louer Dieu ; la mort elle-même, qui est si terrible pour tous et si odieuse, il l’invitait aussi; il l’accueillit avec joie, et la priait de venir en son hôtellerie, en disant : « Qu'elle soit la bienvenue, ma sueur la mort.» Quand fut arrivée sa dernière heure, il s'endormit dans le Seigneur. Un frère vit son âme, sous la forme d'une étoile semblable à la lune en grandeur et brillante, comme le soleil.

St. Francis in Ecstasy Le Caravage c. 1595 Oil on canvas, 92,5 x 128,4 cm Wadsworth Athenaeum, Hartford, Connecticut Attribution:'carulmare' user on Flickr.com; Painting by Caravaggio

Le supérieur des frères dans la terre de Labour, appelé Augustin, qui était à l’extrémité, et qui avait déjà perdu depuis longtemps l’usage de la parole, s'écria subitement : « Attendez-moi, père, attendez ; je vais avec vous. » Comme les frères lui demandaient ce qu'il voulait dire, il répondit : « Ne voyez-vous pas notre père François qui va au ciel? » Et, au même instant, il s'endormit en paix et suivit le père.
— Une dame qui avait été fort dévouée à saint François vint à mourir. Les clercs et les prêtres étaient autour de sa bière pour ses funérailles, quand tout à coup cette femme se lève sur le lit funèbre, et appelant un des prêtres qui étaient là, elle lui dit « Mon frère, je veux me confesser. J'étais morte et j'étais destinée à rester dans une dure prison, parce que je n'avais pas encore confessé un péché que je vous découvrirai; mais saint François ayant prié pour moi, il m’a été accordé de revenir à mon corps, afin qu'après avoir déclaré ce péché, je pusse en obtenir le pardon. Et je ne vous l’aurai pas plus tôt dit, que sous vos yeux je reposerai en paix. » Elle se confessa donc, reçut l’absolution ; après quoi, elle s'endormit dans le Seigneur.
— Les frères de Vicéra demandèrent à un homme de leur prêter son chariot; il répondit, tout indigné : « J'aimerais mieux écorcher deux d'entre vous et saint François en même temps, que de vous prêter mon chariot. » Mais, rentré en lui-même, il se reprocha sa conduite et se repentit de son blasphème, par la peur de la colère de Dieu. Peu après, son fils devint malade et, fut réduit à l’extrémité. Quand il vit son fils mort, il se roulait par terre, pleurait, et évoquait saint François, en disant : « C'est moi qui ai péché, c'est moi que vous auriez dû frapper. Rendez, ô saint, à celui qui vous supplie dévotement, ce que vous avez ravi à celui qui a blasphémé indignement. » Bientôt, son fils ressuscita, et fit cesser ses pleurs, en disant : « Quand je fus mort, saint François  m’a mené par un chemin long et obscur, jusqu'à ce qu'il  m’eût placé dans un verger des plus beaux, et ensuite il  m’a dit : « Retourne vers ton père je ne veux pas te retenir davantage. »
— Un pauvre devait une certaine somme d'argent à un riche, qu'il pria, pour l’amour de saint François, de proroger son terme. Ce riche lui répondit avec orgueil : «Je t'enfermerai dans un endroit où ni saint François, ni personne ne pourra t'aider. » Et aussitôt il fit enfermer cet homme dans une prison obscure, après l’avoir enchaîné. Peu après, saint François vint, brisa la prison, rompit les chaînes de cet homme et le ramena sain et sauf à la maison.
— Un soldat, qui se moquait des œuvres de saint François et de ses miracles, jouait un jour aux dés, et, rempli de folie et d'incrédulité, il dit aux assistants : « Si François est saint, qu'il vienne un coup de dix-huit. » Et aussitôt les trois dés apportèrent le nombre six, et jusqu'à neuf fois de suite; à chaque coup, il amena sur les trois dés le nombre six. Mais ce soldat, ajoutant  folie sur folie, dit encore : « S'il est vrai que ce François soit saint, que mon corps aujourd'hui tombe percé d'un coup d'épée; mais s'il n'est pas saint, que je  m’en retire sain et sauf. » Quand la partie fut finie,: afin que sa prière aggravât son iniquité, il insulta son neveu qui, saisissant une épée, la plongea dans les entrailles de son oncle et le tua incontinent*.
— Un homme avait une jambe perdue, au point qu'il ne pouvait faire aucun mouvement. Il invoqua saint François, en disant : « Saint François, venez à mon aide ; souvenez-vous de mon dévouement et des services que je vous ai rendus, car je vous ai porté sur mon âne; j'ai baisé vos saints pieds et vos mains, et voici que je meurs dans les tourments les plus affreux. » Aussitôt le saint lui apparut avec un petit bâton qui avait la forme d'un thau ; il toucha l’endroit malade, et un abcès creva; alors, il fut guéri, mais la marque du thau resta toujours en cet endroit. C'était avec ce caractère que saint François avait coutume de signer ses lettres.
* Saint Bonaventure.
— A Castro-Pomérélo, dans les montagnes de la Pouille, une jeune fille unique vint à mourir. Sa mère, qui avait de la dévotion à saint François, était abîmée dans une tristesse profonde. Or, le saint lui apparut: «Ne pleurez pas, lui dit-il; car la lumière de votre, lampe, que vous pleurez comme éteinte, vous sera rendue à mon intercession. » La mère reprit donc confiance et ne laissa pas emporter le cadavre de sa fille, mais elle invoqua le nom de saint François, et prenant sa fille toute morte, elle la leva rendue à la vie.
— Dans la ville de Rome, un petit enfant, tombé d'une fenêtre d'un palais, avait été, tué sur le coup. On invoque saint François, et l’enfant est aussitôt rendu à la vie.
— Dans la ville de Sezza, une maison en s'écroulant écrasa un jeune homme, et déjà son cadavre était posé sur un lit pour être enseveli. La mère invoquait saint François, avec toute la dévotion dont elle pouvait être capable, quand, vers minuit, l’enfant bâilla, puis il se leva guéri et il s'épancha en paroles de louanges.
— Frère Jacques de Riéti avait passé un fleuve dans une nacelle avec des frères, et déjà ses compagnons étaient descendus sur la rive; il se disposait lui-même à sortir du bateau, quand, la barque venant à chavirer, il tomba au fond du fleuve. Les frères se mirent à invoquer saint François pour la délivrance du noyé qui, lui-même, implorait, selon son pouvoir et de tout cœur, le secours du bienheureux. Alors ce noyé, marchant au fond de l’eau comme sur la terre ferme, prit la nacelle submergée et vint avec elle au rivage. Ses vêtements ne furent même pas mouillés, et pas une goutte d'eau n'atteignit sa tunique.

La Légende Dorée