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mercredi 9 mai 2012

La Cité des dames

La Cité des dames est un récit allégorique de Christine de Pisan paru à Paris en 1405.
Christine de Pisan souhaitait donner sa version du De mulieribus claris (Des Femmes Illustres) de Boccace tout en poursuivant le débat qu'elle avait contribué à susciter autour d'œuvres misogynes et cyniques comme la seconde partie du Roman de la Rose ou Les Lamentations de Matheolus de Jehan Le Fevre. Et comme elle l'indique, elle fut motivée pour écrire ce livre après la lecture de l'œuvre antiféministe Lamentationes Matheoli de Mathieu de Boulogne-sur-Mer.
Christine de Pisan décrit une société allégorique, où la dame est une femme dont la noblesse est celle de l'esprit plutôt que de la naissance. L'ouvrage cite une série de figures féminines du passé que Christine de Pizan donne comme exemple de la façon dont les femmes peuvent mener une existence pleine de noblesse tout en apportant leur contribution à la société.
Ce livre contient également des dialogues didactiques entre trois figures allégoriques, la déesse de la Raison, de la Droiture et de la Justice. Cette dernière demande à Christine de Pizan de construire une cité métaphorique où pourront résider les Dames.

Christine de Pizan presents her book to Queen Isabeau of Bavaria.Illustrator: Master of the Bedford trend Detail of scan from James Laver, The Concise History of Costume, 1979. Crop from Christine_de_Pisan_and_Queen_Isabeau.jpg Domaine publique

Construction de la ville
Les fondations et les murs
La raison est représentée avec le miroir de la connaissance à la main. C'est donc avec l'aide de la raison, ciment solide et apte à résister au temps, que Christine de Pisan peut entreprendre la construction de cette cité aux fondations profondes et aux murailles élevées.

Cette cité moderne sera édifié à l'aide de blocs de pierre qui représentent des femmes illustres de l'Antiquité : Sémiramis, Amazone, Frédégoride, Clélie, Bérénice, Zénobie et Artémis.


Les bâtiments

Ensuite, Christine de Pisan édifiera les bâtiments qui symbolisent les vertus avec l'aide de la Droiture. Celle-ci tient en main une règle qui mesure le juste et l'injuste, le bien et le mal; cette règle sert à montrer la voie droite aux bons et à frapper les méchants .

Les finitions et le peuplement de la cité

La Justice tient une coupe à la main où elle verse à chacun selon ses mérites. Cette troisième allégorie, à son tour, va aider la narratrice en mettant la dernière main aux bâtiments qu'elle recouvrira d'or fin. Ensuite elle sélectionnera les femmes dignes de venir dans la cité, formant une communauté vertueuse2. La cité peuplée, elle ouvre ses portes à la reine, la Vierge Marie, accompagnée des saintes et des martyres. La narratrice se voir remettre les clefs.

Christine de Pisan demande si les femmes doivent recevoir la même éducation que les hommes et pourquoi cette idée déplaît aux hommes. Elle évoque également des questions comme celle de l'illégalité du viol, l'affinité des femmes pour l'étude et leur capacité à gouverner.

Christine de Pisan: Le livre des trois vertus. Paris: Antoine Vérard, 8.VIII.1497. 2°, Exemplar der ÖNB Wien vers 1497 http://data.onb.ac.at/dtl/2788460 Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Interprétations critiques
Le livre de Christine de Pisan est considéré par certains auteurs contemporains comme un des premiers ouvrages féministes de la littérature1, en ce sens qu'il ne reprend pas les tropes usés du débat rhétorique utilisés par les auteurs masculins pour attaquer ou défendre la femme, mais se place délibérément dans une perspective nouvelle, la narratrice prenant conscience de ce que sa vision d'elle-même est en fait déterminée par les clichés qui circulent sur les femmes et leur infériorité "naturelle".

L'allégorie de la cité renvoie aussi aux arts de la mémoire ou théâtres de la mémoire hérités de l'antiquité. Dans une époque où le livre est rare et cher, la mémoire entraînée est la bibliothèque de son possesseur1. Christine de Pisan fait appel à une série de loci faciles à mémoriser, placés selon un plan logique qui suit celui de l'édification de la cité.

Premièrement l'exposition des thèse antiféministes des Boccace et autres Jean de Meung, ordes pierres broconneuses et noires (643) qu'il faut déblayer pour creuser les fondations de la ville. Chaque pierre ôtée par la narratrice correspond à une opinion erronée d'un auteur masculin, sans épargner les plus grands, Aristote, Virgile, Ovide ou Cicéron.
Deuxièmement la réfutation par l'exemple en édifiant un nouveau paradigme à l'aide de belles reluysans pierres (787) :

D'abord les pierres qui formeront le soubassement de la cité, la première étant Sémiramis, célèbre bâtisseuse de l'antiquité. Comme celle des autres exempla, sa figure est décrite de façon saisissante, sous forme d'une statue d'airain, l'épée à la main, les cheveux tressés d'un côté mais non de l'autre car la reine a interrompu sa toilette pour aller soumettre une rébellion dans ses royaumes. Les autres pierres qui forment l'assise de la cité correspondent toutes à des femmes fortes, comme il convient à ce rôle d'étayage. Ce détournement de la plus virile des vertus, la Force, non sous forme d'allégorie mais d'exemples, répond aux critiques sur l'infériorité physique et morale des femmes.

Lorsqu'on s'élève dans la construction de l'édifice, on passe à des vertus plus cérébrales, comme la prudence, de nouveau à travers des exemples qui forment les murs de la cité. Les premiers bâtiments sont édifiés dans la même perspective, y ajoutant des exemples de bon gouvernement (Didon) et de piété filiale avec Pero, souvent prise comme exemple de la Charité.
Les femmes choisies pour peupler la cité illustrent des vertus conjugales : ce sont des épouses exemplaires, héroïques dans la défense de leur époux, chastes et constantes.
La dernière étape de la construction est l'arrivée de la reine, la Vierge Marie, chief du sexe femenin (977), fontaine mystique à laquelle les femmes pourront venir boire toutes les vertus. La Vierge sera entourée des Vierges et des martyrs, illustrant la plus importante des vertus théologales, la foi.

Picture from The Book of the City of Ladies Beginning of 15th century Pergament 12 × 18 cm Bibliothèque Nationale Paris Domaine publique

Sources
La littérature allégorique chrétienne commence avec la Psychomachie de l'auteur latin Prudence; composée au IVe siècle, elle était encore très populaire au Moyen Âge. Ce poème épique raconte le triomphe des vertus contre les vices dont l'étape ultime est la construction du temple de l’âme chrétienne. Ce texte fondateur fournit aux poètes des générations suivantes les prototypes des allégories chrétiennes qui vont se généraliser avec leurs attributs respectifs dans la littérature, le spectacle et les arts plastiques, ainsi que deux schèmes narratifs, celui du combat et celui de la construction d'un édifice allégorique.

À la fin du XIIe et du XIIIe siècle, les figures allégoriques des vices et des vertus sont présentes dans tous les arts, sacrés et profanes. Vincent de Beauvais avait déjà mis en scène la figure de dame Raison avec son miroir. Le mot miroir, en latin speculum, est employé dans un grand nombre de titres d'ouvrages didactiques médiévaux, tant religieux que scientifiques, avec le sens de « traité » ou d’« encyclopédie ». Les plus célèbres sont le Speculum majus de Vincent de Beauvais, qui date du milieu du XIIIe siècle, le Speculum iuris de Guillaume Durand (c. 1271) ou le Speculum humanae salvationis (Miroir du salut humain) du début du XIVe siècle. Le miroir de dame Raison indique donc à la fois le caractère encyclopédique de l'œuvre entreprise par la narratrice tout en réclamant pour les femmes une éducation semblable à celle des hommes.


Pygmalion au temple de Vénus Christine de Pisan (v1363-v1430), Epître d’Othéa entre 1450 et 1475 6,5 x 9 cm Koninklijke Bibliotheek, KB, 74 G 27, fol. 25 r°La Haye Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

À côté des figures allégoriques, Christine de Pisan cite toute une galerie de personnages féminins historiques ou légendaires. La tradition des catalogues d’hommes illustres remonte à l'antiquité, avec des œuvres qui ont eu une influence majeure comme les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque ou les différents De viris illustribus latins. Plutarque avait également abordé la question des vertus féminines dans ses Moralia, illustrant son propos d'une série d’exempla. La forme du catalogue avait été reprise par Pétrarque, dans un nouveau De viris illustribus, dont le livre II notamment fournit l'inspiration du de claris mulieribus de Boccace. Les exemples choisis par Christine de Pisan lui ont été fournis par Boccace, auquel elle se réfère plusieurs fois. La vogue de ce genre de catalogue était alors très grande en Europe, et l'année même où Christine de Pisan compose La Cité des dames, Laurent de Premierfait donne une traduction française de l'ouvrage de Boccace qui sera très populaire en Europe. Dans la tradition évhémériste, Christine de Pisan cite plusieurs personnages de la mythologie auxquels elle attribue une existence réelle, par exemple Arachné.
Arachné ou Arachne (en grec ancien Ἀράχνη / Arákhnê), dans la mythologie gréco-romaine, est une jeune fille originaire de Lydie qui excellait dans l'art du tissage.

Intriguée, Athéna se déguisa en vieille femme pour rendre visite à la jeune tisseuse et observer son travail. Arachné prétendit devant la déesse qu'elle était la meilleure tisseuse du monde, meilleure qu'Athéna elle-même. La déesse entra alors dans une grande colère en constatant qu'une simple mortelle pouvait prétendre être aussi adroite qu'elle. Elle révéla à Arachné sa véritable identité et organisa un concours avec la jeune femme. Athéna illustra sur sa toile les divers dieux de l'Olympe tandis qu'Arachné préféra tisser Zeus avec ses nombreuses amantes. Ce fut finalement la fille de Lydie qui gagna. Furieuse, Athéna déchira l'ouvrage d'Arachné. Humiliée, Arachné alla se pendre. La déesse, prise de remords, décida d'offrir une seconde vie à Arachné : elle la changea en araignée suspendue à son fil, pour qu'elle puisse à nouveau tisser sa toile.


Livre de la cité des dames » . BN Paris fr. 1177, Bl. 3v - Autorinnenbild mit Damen und Büchergestell Bibliothèque nationale de France Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Postérité
Les ouvrages manuscrits de Christine de Pisan étaient illustrés de portraits de l'auteure, qui disparaîtront plus tard des éditions imprimées. C'est peut-être la raison pour laquelle le nom de Christine de Pisan disparaît et que la Cité des dames est attribuée à un auteur masculin, tant d'érudition sans doute paraissant difficile à verser au crédit d'une femme. Cependant la chercheuse Susan Groag Bell a montré qu'il y avait eu une certaine diffusion de tapisseries basées sur l'ouvrage allégorique de Christine de Pisan dans le milieu des cours européennes.

Bibliographie
Le Livre de la Cité des Dames, Texte traduit et présenté par Thérèse Moreau et Éric Hicks, 2005, Stock, collection Moyen Âge, (ISBN 2) 234 01989 3


Wikipédia

dimanche 12 février 2012

La Cité des Dames Christine de Pisan

Christine de Pizan écrivant dans sa chambre (1407) Domaine publique

(...)
XIX. Ici finit le livre de la Cité des Dames. christine s’adresse aux femmes.

Remercions le Seigneur, mes très vénérées dames ! Car voici notre Cité bâtie et parachevée. Vous toutes qui aimez la vertu, la gloire et la renommée y serez accueillies dans les plus grands honneurs, car elle a été fondée et construite pour toutes les femmes honorables – celles de jadis, celles d’aujourd’hui et celles de demain. Mes très chères sœurs, il est naturel que le cœur humain se réjouisse lorsqu’il a triomphé de quelque agression et qu’il voit ses ennemis confondus. Vous avez cause désormais, chères amies, de vous réjouir honnêtement sans offenser Dieu ni les bienséances, en contemplant la perfection de cette nouvelle Cité qui, si vous en prenez soin, sera pour vous toutes (c’est-à-dire les femmes de bien) non seulement un refuge, mais un rempart pour vous défendre des attaques de vos ennemis. Vous pouvez voir que c’est toute de vertus qu’elle a été construite, matériaux en vérité si brillants que vous pouvez toutes vous y mirer, en particulier dans les hautes toitures de l’édifice (c’est-à-dire en cette dernière partie), mais il ne faudrait pas pour autant dédaigner ce qui vous concerne dans les autres parties. Mes chères amies, ne faites pas mauvais usage de ce nouveau matrimoine, comme le font ces arrogants qui s’enflent d’orgueil en voyant multiplier leurs richesses et croître leur prospérité. Suivez plutôt l’exemple de votre Reine, la Vierge Souveraine, qui lorsqu’elle apprit le suprême honneur qu’elle aurait de devenir la Mère du fils de Dieu, s’humilia d’autant plus en se réclamant la chambrière du Seigneur. Puisqu’il est vrai, chères amies, que plus une personne abonde en vertus, plus elle est humble et douce, puisse cette Cité vous inciter à vivre honorablement dans la vertu et la modestie.

Et vous, chères amies qui êtes mariées, ne vous indignez pas d’être ainsi soumises à vos maris, car ce n’est pas toujours dans l’intérêt des gens que d’être libres. C’est ce qui ressort en effet de ce que l’ange d Dieu disait à Esdras : que ceux qui s’en étaient remis à leur libre arbitre tombèrent dans le péché, se soulevèrent contre Notre-Seigneur et piétinèrent les justes, ce qui les entraîna dans la destruction. Que celle qui a un mari doux, bon et raisonnable, et qui l’aime d’un véritable amour, remercie le Seigneur, car ce n’est pas là une mince faveur, mais le plus grand bien qu’elle puisse recevoir sur cette terre ; qu’elle mette tous ses soins à le servir, le chérir et l’aimer d’un cœur fidèle – comme il est de son devoir –, vivant dans la tranquillité et priant Dieu qu’il continue à protéger leur union et à leur garder la vie sauve. Quand à celle dont le mari n’est ni bon ni méchant, elle doit elle aussi remercier le Seigneur de ne pas lui en avoir donné un pire elle doit faire tous ses efforts pour modérer ses excès et pour vivre paisiblement selon leur rang. Et celle dont le mari est pervers, félon et méchant doit faire tout son possible pour le supporter, afin de l’arracher à sa perversité et le ramener, si elle le peut, sur le chemin de la raison et de la bonté ; et si, malgré tous ses efforts, le mari s’obstine dans le mal, son âme sera récompensée de cette courageuse patience, et tous les béniront et prendront sa défense.

Ainsi, mes chères amies, soyez humbles et patientes, et la grâce de Dieu s’étendra sur vous ; on vous en louera, et le royaume des cieux vous sera ouvert. Car saint Grégoire affirme que la patience est la porte du Paradis et la voie qui mène à Jésus-Christ. Qu’aucune de vous ne persévère opiniâtrement dans des opinions frivoles et sans fondement – dans la jalousie, dans l’entêtement, dans un langage méprisant ou dans des actions scandaleuses –, car ce sont là des choses qui troublent l’esprit et font perdre la raison, et des façons particulièrement disgracieuses et malsaines chez une femme.

Et vous, jeunes filles qui êtes vierges, soyez pures, sages et discrètes. Restez sur vos gardes ; les méchants ont déjà tendu leurs filets. Que vos yeux soient baissés, vos bouches avares de paroles ; que la pudeur inspire tous vos actes. Armez-vous de vertu et de courage contre toutes les ruses des séducteurs et fuyez leur compagnie.

Et vous, les veuves, que vos habits, votre maintien et vos paroles soient honnêtes. Soyez pieuses dans vos actes comme dans vos mœurs. Modérez vos besoins, armez-vous de patience, vous en aurez bien besoin ! Soyez fortes et résolues face aux tribulations et aux difficultés matérielles. Restez humbles de caractère, d’aspect et de paroles, et charitables dans vos actes.

Enfin, vous toutes, mesdames, femmes de grande, de moyenne ou d’humble condition, avant toute chose restez sur vos gardes et soyez vigilantes pour vous défendre contre les ennemis de votre honneur et de votre vertu. Voyez, chères amies, comme de toutes parts ces hommes vous accusent des pires défauts ! Démasquez leur imposture par l’éclat de votre vertu ; en faisant le bien, convainquez de mensonge tout ceux qui vous calomnient. Ainsi pourriez-vous dire avec le Psalmiste : " L’iniquité du méchant retombera sur sa tête. ". Repoussez ces hypocrites enjôleurs qui cherchent à vous prendre par leurs beaux discours et par toutes les ruses imaginables votre bien le plus précieux, c’est-à-dire votre honneur et l’excellence de votre réputation ! Oh ! fuyez, mesdames, fuyez cette folle passion qu’ils exaltent auprès de vous ! Fuyez-la ! Pour l’amour de Dieu, fuyez ! Rien de bon ne peut vous en arriver ; soyez certaines, au contraire, que même si le jeu en paraît plaisant, cela se terminera toujours à votre préjudice. Ne vous laissez jamais persuader du contraire, car c’est la stricte vérité. Souvenez-vous, chères amies, comment ces hommes vous accusent de fragilité, de légèreté et d’inconstance, ce qui ne les empêche point de déployer les ruses les plus sophistiquées et de s’évertuer par mille manières à vous séduire et à vous prendre, comme autant de bêtes dans leurs filets ! Fuyez, mesdames, fuyez ! Evitez ces liaisons, car sous la gaieté se cachent les poisons les plus amers, ce qui entraînent la mort. Daignez, mes très vénérées dames, accroître et multiplier les habitantes de notre Cité en recherchant la vertu et en fuyant le vice, et réjouissez-vous dans le bien. Quant à moi, votre servante, ne m’oubliez pas dans vos prières, afin que Dieu m’accorde la grâce de vivre et de persévérer ici-bas en son saint service, et qu’à ma mort il me pardonne mes grandes fautes et m’accueille dans la joie éternelle. Qu’il étende sur vous toutes cette même grâce. Amen.

Ici finit la troisième et dernière partie du Livre de la Cité des Dames.

http://expositions.bnf.fr

vendredi 23 décembre 2011

Christine de Pisan


Christine de Pizan (ou dans des textes plus anciens Christine de Pisan), née à Venise en 1364 et morte au monastère de Poissy vers 1430, est une philosophe et poétesse française de naissance italienne.

Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française ayant vécu de sa plume. Son érudition la distingue des écrivains de son époque, hommes ou femmes. Veuve et démunie, elle dut gagner sa vie en écrivant.

Elle composa des traités de politique et de philosophie, et des recueils de poésies. Auteur très prolifique, elle se retira dans un couvent à la fin de sa vie, où elle écrivit un Ditié de Jeanne d'Arc. On lui doit, entre autres, Cent ballades d'amant et de dame et la Cité des dames. Son travail majeur a été accompli entre 1400 et 1418.
Née à Venise vers 1364 et morte vers 1432, elle suit son père Thomas de Pizan (Tommaso di Benvenuto da Pizzano), médecin réputé et conférencier d’astrologie à l’université de Bologne, appelé à Paris par Charles V en 1368. Auparavant, son père, né à Bologne, avait été appelé à Venise, en Hongrie ; il s'était fait une grande réputation par ses prédictions (comme pour beaucoup de ses « confrères », la médecine lui servait surtout de « couverture » vis-à-vis de l'Église qui interdisait toute forme de voyance).



Christine reçoit à la cour l’éducation donnée aux jeunes filles de la noblesse et commence à composer des pièces lyriques qui lui valent l’admiration et même de nombreuses demandes en mariage – quoique de son propre aveu celles-ci soient également motivées par la position de son père auprès de Charles V. La personnalité du sage roi, d'ailleurs, marquera profondément la jeune Christine, qui le fréquente quotidiennement à la cour. En 1379, elle épouse Étienne de Castel, noble peu fortuné qui acquiert à l’occasion de cette union les charges de secrétaire et notaire du roi. Mais Charles meurt peu après en 1380 et Étienne se trouve sans charge ni revenu. Tommaso da Pizzano meurt entre 1385 et 1390 ainsi qu’Étienne, ruiné en 1390.

Christine de Pizan et son fils

Âgée alors de 26 ans, elle se retrouve avec trois enfants à charge, sans appui ni famille à la cour. Réduite à la pauvreté et devant essuyer plusieurs procès pour dettes, elle se résout à travailler pour nourrir ses enfants et choisit le métier d’homme de lettres (« de femelle devins masle »). Elle se réfugie alors dans l’étude et compose une série de pièces lyriques compilées dans Le Livre des cent ballades qui obtiennent un grand succès. Ces pièces dans le goût alors à la mode pleurent son défunt mari et traitent de son isolement, de sa condition de femme au milieu de la cour hostile. Elle obtient alors des commandes et la protection de puissants comme Jean de Berry et le duc Louis Ier d’Orléans. Elle prend alors de l’assurance et s’attelle à la rédaction d’écrits érudits philosophiques, politiques, moraux et même militaires. Elle s’engage alors parallèlement dans un combat en faveur des femmes et notamment de leur représentation dans la littérature. Elle s’oppose en particulier à Jean de Meung et à son Roman de la Rose, alors l’œuvre littéraire la plus connue, copiée, lue et commentée en Europe occidentale. Elle force par son obstination et son courage l’admiration de certains des plus grands philosophes de son temps tels Jean de Gerson et Eustache Deschamps qui lui apporteront leur appui dans ce combat.

Œuvre
Ses poèmes sont organisés dans des recueils selon une trame narrative, beaucoup de ceux-ci sont tirés directement de son expérience personnelle telle Seulette suy et seulette vueil estr.


Christine de Pisan — Les Cent ballades XXIV

Ma doulce amour, ma plaisance cherie,
Mon doulz ami, quanque je puis amer,
Vostre doulceur m'a de tous maulz garie,
Et vrayement je vous puis bien clamer
Fontaine dont tout bien vient,
Et qui en paix et joye me soustient,
Et dont plaisirs me vienent a largece ;
Car vous tout seul me tenez en leece.

Et la doulour qui en mon cuer norrie
S'est longuement, qui tant m'a fait d'amer,
Le bien de vous a de tous poins tarie ;
Or ne me puis complaindre ne blasmer
De Fortune qui devient
Bonne pour moy, se en ce point se tient.
Mis m'en avez en la voye et adrece;
Car vous tout seul me tenez en leece.

Si lo Amours qui, par sa seigneurie,
A tel plaisir m'a voulu reclamer ;
Car dire puis de vray sanz flaterie,
Qu'il n'a meilleur de la ne de ça mer
De vous, m'amour, ainsi le tient
Mon cuer pour vray, qui tout a vous se tient,
N'a aultre rien sa pensée ne drece;
Car vous tout seul me tenez en leece.


Elle a été impliquée dans la première querelle littéraire française que certains considèrent comme un manifeste, sous une forme primitive, du mouvement féministe. En effet, son Epistre au Dieu d'Amours (1399) et son Dit de la rose (1402), critique de la seconde partie du Roman de la Rose écrite par Jean de Meung, provoquèrent des remous considérables dans l'intelligentsia de l'époque. Ce type de propos était jugé assez scandaleux à l'époque :
« Et jurent fort et promettent et mentent
Estre loiaulx, secrez, et puis s'en vantent. »

Elle n'hésita pas aussi à s'exprimer sur la politique (Épître à la reine Isabeau) et sur le droit militaire (Livre des faits d'arme et de chevalerie).
Dénonçant l'abaissement et le délitement du royaume durant la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, elle rédigea, au début du XVe siècle à la demande du duc Philippe de Bourgogne, une œuvre magistrale et précieuse pour les historiens actuels, Le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V le sage, biographie riche en détails sur le règne de son mentor, Charles V de France.

La plupart de ses œuvres sont conservées dans des manuscrits autographes, ce qui est très rare pour cette époque.

Selon Jacques Roubaud, Christine de Pizan « a sans aucun doute atteint un des sommets de l'art de la ballade ; elle est d'une originalité formelle remarquable ».

Une œuvre oubliée et redécouverte
Christine jouit d'une grande popularité dans le milieu de la cour à son époque. En témoignent les manuscrits richement illustrés qui nous sont parvenus. Mais elle ne fait pas l'unanimité parmi les clercs et les universitaires, effarouchés de voir une femme rivaliser avec eux sur le terrain même du savoir et de la philosophie. Sa réfutation des propos misogynes de Jean de Meung lui vaut de vives attaques des amis du poète, attaques par lesquelles sera épargné Jean Gerson lorsque celui-ci à son tour critiquera le Roman de la Rose. Cependant on note déjà l'absence de son nom de certaines éditions imprimées publiées par l'éditeur parisien Antoine Vérard au début du XVIe siècle, même si elle fait encore l'admiration de Clément Marot, avant de tomber dans l'oubli comme la plupart des auteurs médiévaux. Une tentative de réhabilitation par Louise de Keralio reste sans lendemain. Au XIXe siècle, les historiens de la littérature seront très condescendants à son égard, et l'opinion dédaigneuse du critique Gustave Lanson mettra pour longtemps Christine au ban des études universitaires :

« Bonne fille, bonne épouse, bonne mère, au reste un des plus authentiques bas-bleus qu'il y ait eu dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs.»

Au début du XXe siècle, Marie Josèphe Pinet n'est guère plus élogieuse et il faut attendre la naissance d'un sentiment féministe et le désir de réhabiliter les femmes dans la littérature pour que l'œuvre de Christine prenne la place qu'elle occupe dans le milieu des études littéraires depuis les années 1980.

La question du féminisme de Pizan
Mathilde Laigle, elle-même une des premières femmes modernes à entrer en compétition avec ses contemporains masculins en obtenant des diplômes universitaires, s'intéresse à la poétesse médiévale et à la question du féminisme dans son œuvre. En réponse à la thèse de William Minto, Christine de Pisan, a medieval Champion of her Sex (Christine de Pizan, Champion de la cause des femmes au Moyen Âge), elle rédige un article sur le prétendu féminisme de Pizan. Pour elle, l'écrivain médiéval n'est en rien féministe au sens moderne du terme ; elle mène un combat pour la réputation des femmes, compromise par les écrivains misogynes qui les accablent de critiques imméritées, mais ne remet pas en question la structure patriarcale et l'éthique de la société dans laquelle elle évolue. Mieux, elle insiste sur des valeurs qui, pour les féministes modernes, contribuent à l'oppression de la femme, comme la chasteté et la patience. Selon Mathilde Laigle, le but de Pizan n'est pas de bouleverser l'ordre social : « Ce que Christine prêche, ce n'est pas le murmure, la rébellion contre les lois ou usages établis, c'est l'énergie personnelle, l'effort constant pour parer au mal : l'éviter, si possible, l'atténuer, si on ne peut l'anéantir, ou le subir avec courage, s'il est plus fort que la volonté humaine. ». Cependant la thèse de Mathilde Laigle ne fait pas vraiment autorité, et l'intérêt pour la question du féminisme de Christine occupe une place importante dans la critique à la fin du XXe siècle. La médiéviste Régine Pernoud, par exemple, voit en elle une féministe avant la lettre. Pizan en effet attribue l'inégalité intellectuelle entre hommes et femmes non à la nature, mais à l'éducation et aux représentations d'elles-mêmes fournies aux femmes par le discours misogyne dominant, ce qui s'inscrit tout à fait dans la problématique des gender studies des années soixante-dix. À l'heure actuelle, les historiens insistent plutôt sur la nécessité de remettre en perspective historique les écrits de Pizan. « Le féminisme de Christine, femme du XVe siècle, ne pouvait se déployer que dans ce contexte » .

Œuvres de Christine de Pizan
Poésies diverses : Cent ballades, Virelays, Balades d'estrange façon, Ballades de divers propos, Les complaintes amoureuses, Lays, Rondeaux, Jeux à vendre, composées entre 1399 et 1402
Epistre au Dieu d'amours, 1399
Le Débat de deux amans, c. 1400
Le Livre des trois jugemens, c. 1400
Le Livre du dit de Poissy, 1400
Epistre Othea, 1401
Epistres du Débat sur le Roman de la Rose, 1401
Le Dit de la rose, 1402
Oraison Nostre Dame, 1402-1403
Oraison de Nostre Seigneur, 1402-1403
Cent Ballades d'amant et de dame, 1402-14010
Les complaintes amoureuses, 1402-14010
Le Chemin de longue estude, 1403
Le Dit de la pastoure, 1403
Le Livre de la Mutacion de Fortune, 1403
Le Livre des Fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, 1404
Epistre à Eustache Morel, 1404
Le Duc des vrais amants, 1404-1405
La Cité des dames, 1404-1405
Le Livre des trois vertus à l'enseignement des dames, 1405
Epistre à Isabelle de Bavière, 1405
L'Advision Christine, 1404
Le Livre de la Prod'homie de l'homme ou Le Livre de Prudence, 1405-1406
Le Livre du Corps de Policie, 1406-1407
Les Sept Psaumes Allégorisés, 1409
Les Lamentations sur les maux de la France, 1410
Le Livre des Faits d'armes et de chevalerie, 1410
Le Livre de la Paix, 1414
Epistre de la Prison de Vie Humaine, 1416-1418
Les Heures de la contemplations de la Passion, 1420
Le Ditié de Jehanne d'Arc, 1429

Historiographie
Maurice Roy (historien de la Renaissance) (éd.), Œuvres poétiques de Christine de Pisan, Paris, Firmin-Didot, 1886-1896
Mathilde Laigle (éd.), Le livre des trois vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire, Paris, Honoré Champion, 1912
Suzanne Solente (éd.), Le livre des Fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, Paris, H. Champion, 1936-1940 ;
Charity Cannon Willard (éd.), Le livre des trois vertus, édition critique, introduction et notes par Charity Cannon Willard, texte établi en collaboration avec Eric Hicks, Paris, Honoré Champion, 1989
Gabriella Parussa (éd.), Epistre Othea, coll. Textes littéraires français, 517, Genève, Librairie Droz, 1999, 541 p.
Thérèse Moreau (éd.), La Cité des Dames, texte traduit par Thérèse Moreau et Éric Hicks, Stock, collection Moyen Âge, 2005 (ISBN 2-234-01989-3)
Liliane Dulac (éd.), Desireuse de plus avant enquerre, actes du VIe colloque international sur Christine de Pizan, Paris, Honoré Champion, 2009 (ISBN 978-2-7453-1852-7)
Régine Pernoud, Christine de Pisan




Christine de Pisan — Les Cent ballades XXVI

Mon doulz ami, n'aiez malencolie
Se j'ay en moy si joyeuse maniere;
Et se je fais en tous lieux chiere lie
Et de parler a maint suis coustumiere,
Ne croiez pas pour ce, que plus legiere
Soye envers vous, car c'est pour decepvoir
Les mesdisans qui tout veulent savoir.

Car se je suis gaye, cointe et jolie,
C'est tout pour vous que j'aim d'amour entiere.
Si ne prenez nul soing qui contralie
Vostre bon cuer, car pour nulle priere
Je n'ameray autre qui m'en requiere;
Mais on doit moult doubter, a dire voir,
Les mesdisans qui tout veulent savoir.

Sachiez de voir qu'amours si fort me lie
En vostre amour que n'ay chose tant chiere.
Mais ce seroir a moy trop grant folie
De ne faire, fors a vous, bonne chiere.
Ce n'est pas drois, ne chose qui affiere
Devant les gens, pour faire apercevoir
Les mesdisans qui tout veulent savoir.

Wikipédia, villagegardenerrr et hamsterzilla1349 de Youtube