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lundi 7 octobre 2013

Sainte Justine, vierge

Justine est ainsi nommée de justice; car par sa justice, elle a rendu à chacun ce qui lui appartient à Dieu l’obéissance, à son supérieur le respect, à son égal la concorde, à son inférieur la discipline, à ses ennemis la patience, aux misérables et aux affligés la compassion, à elle-même de saintes œuvres et au prochain la charité.
Justine, vierge de la ville d'Antioche, était la fille d'un prêtre des idoles *. Tous les jours étant assise à sa fenêtre, elle entendait lire l’évangile par le diacre Proctus, qui enfin la convertit. La mère en informa son père au lit, puis s'étant endormis tous deux, J.-C. leur apparut avec des anges et leur dit : « Venez à moi, et je vous donnerai le royaume des cieux. » Aussitôt éveillés, ils se firent baptiser avec leur fille. C'est cette vierge Justine tant tourmentée par Cyprien qu'elle finit par convertir à la foi.

Sainte Justine de Padoue par Andrea Mantegna (1453-1454), Pinacothèque de Brera, Milan 1453-1454 tempera on wood 97 × 37 cm Pinacoteca di Brera The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.

Cyprien s'était adonné à la magie dès son enfance ; car il n'avait que sept ans quand il fut consacré au diable par ses parents. Comme donc il exerçait l’art magique, il paraissait changer les matrones en bête de somme, et faisait une infinité d'autres prestiges. Il s'éprit d'un amour brûlant pour la vierge Justine, et il eut recours à la magie afin de la posséder soit pour lui, soit pour un homme nommé Acladius, qui s'était également épris d'amour pour elle. Il évoque donc le démon afin qu'il vienne à lui et qu'il puisse par son entremise jouir de Justine. Le diable vient et lui dit : « Pourquoi m’as-tu appelé? » Cyprien lui répondit :

Cyprian and Justina. Saint Cyprien et le démon. Sainte Justine et le démon. Cote : Français 245 , Fol. 109. Jacobus de Voragine, Legenda aurea (traduction de Jean de Vignay), France, Paris, XVe siècle, Jacques de Besançon.Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

« J'aime une vierge du nombre des Galiléens ; peux-tu faire que je l’aie et accomplisse avec elle ma volonté? » Le démon lui dit : « Moi qui ai pu chasser l’homme du paradis, qui ai amené Caïn à tuer son frère, qui ai fait crucifier J.-C. par les Juifs, et qui ai jeté le trouble parmi les hommes; je ne pourrais donc pas faire que tu aies une jeune fille, et que tu obtiennes d'elle ce qu'il te plait ? Prends cet onguent et épars-le autour de sa maison en dehors; puis je surviendrai, j'embraserai son cœur de ton amour, et je la pousserai à se rendre à toi. »
* Saint Grégoire de Nazianze et l’impératrice Eudoxie ont écrit les actes de saint Cyprien et de sainte Justine, sur lesquels a été compilée cette légende.
 La nuit suivante le démon vient auprès de Justine et s'efforce de porter son cœur à un amour illicite. Quand elle s'en aperçut, elle se recommanda dévotement au Seigneur et elle protégea tout son corps. du signe de la croix. Mais au signe de la sainte Croix, le diable effrayé s'enfuit, vint trouver Cyprien et resta debout devant lui Cyprien lui dit : « Pourquoi ne m’as-tu pas amené cette vierge ? » Le démon lui répondit : « J'ai vu sur elle un certain signe ; j'ai été pétrifié, et toutes les forces, m’ont manqué. » Alors Cyprien le congédiai et en appela un plus fort. Celui-ci lui dit : « J'ai entendu ton ordre, et j'en ai saisi l’impossibilité : mais je le rectifierai, et je remplirai ta volonté : je l’attaquerai, et je blesserai son cœur d'un amour de débauche et tu feras d'elle ce que tu désires. »

Paolo Veronese (1528–1588) - Martyrdom of St Justina - 1556 huile sur toile hauteur : 104 cm. largeur : 138 cm. Museo Civico, Padua Domaine public

Le diable vint et s'efforça de persuader Justine en enflammant son esprit d'un amour coupable. Mais elle se recommanda dévotement à Dieu et par un signe de croix, elle éloigna entièrement la tentation ; ensuite elle souffla sur 1e démon qui fut chassé aussitôt. Alors le démon confus s'en alla, s'enfuit se tenir debout devant Cyprien. Cyprien lui dit : « Et où est la vierge à laquelle je t'ai envoyé? « Je m’avoue vaincu, répondit le démon, et je tremble de dire de quelle manière : car j'ai vu un certain signe terrible sur elle, et, aussitôt j'ai perdu toute force. » Alors Cyprien se moqua de lui et le renvoya.
Il évoqua ensuite le prince des démons. Quand celui-ci fut arrivé, Cyprien lui dit : « Quelle est donc votre puissance? elle est bien chétive pour qu'elle soit annihilée par une jeune fille ? » Le démon lui dit : «J'y vais aller et je la tourmenterai par différentes fièvres, ensuite j'enflammerai son esprit avec plus de force; je répandrai dans tout son corps une ardeur violente, je la rendrai frénétique, je lui présenterai divers fantômes, et à minuit je te l’amènerai. » Alors le diable prit la figure d'une vierge et il vint dire à Justine « Je viens vous prouver, parce que je désire vivre avec vous dans la chasteté : néanmoins, dites-moi, je vous prie, quelle sera la récompense de notre combat ? » Cette sainte vierge lui répondit: « La récompense sera grande et le labeur bien petit. » Le démon lui dit : « Qu'est-ce donc que ce commandement de Dieu « Croissez et multipliez et remplissez la terre »? Je crains donc, bonne compagne, que si nous restons dans la virginité, nous ne rendions vaine la parole de Dieu et que nous ne soyons exposées à la rigueur d'un jugement sévère comme désobéissantes et comme contemptrices : et ensuite que nous ne soyons pressées gravement, par le moyen sur lequel nous comptons pour obtenir une récompense. » Alors le cœur de Justine commença à être agité de pensées étranges, par les suggestions du démon, et à être enflammé plus fortement de l’ardeur de la concupiscence; en sorte qu'elle voulait se lever et s'en aller. Mais cette sainte vierge revenue à elle, et connaissant celui qui lui parlait, se munit aussitôt du signe de la croix, puis soufflant sur le diable, elle le fit fondre comme cire : or, elle se sentit délivrée à l’instant de toute tentation.

Moretto da Brescia (1498-1554) - St Justina with the Unicorn - vers 1530 bois hauteur : 200 cm. largeur : 139 cm. Kunsthistorisches Museum Vienne Autriche Domaine public

Peu après, le diable prit la figure d'un très beau jeune homme; il entra dans la chambre où Justine reposait sur un lit; il sauta avec impudence sur son lit et voulut se jeter sur elle pour l’embrasser. Justine voyant cela et reconnaissant que c'était l’esprit malin fit de suite 1e signe de la croix et fit fondre le diable comme de la cire. Alors le diable, par la permission de Dieu, l’abattit par la fièvre, causa la mort de plusieurs personnes, et, en même temps, des troupeaux et des bêtes de trait, et fit annoncer par les démoniaques qu'il régnerait une grande mortalité dans tout Antioche, si Justine ne consentait pas à se marier. C'est pourquoi tous les citoyens malades se rassemblèrent à la porte des parents de Justine, en leur criant qu'il fallait la marier et qu'ils délivreraient par là toute la Ville d'un si grand péril. Mais comme Justine refusait absolument de consentir et que pour ce prétexte tout le monde la menaçait de mort, la septième année de l’épidémie, Justine pria pour ses concitoyens et elle éloigna toute pestilence.
Le diable voyant qu'il ne gagnait rien, prit la figure de Justine elle-même afin de salir sa réputation; puis se moquant de Cyprien il se vantait de lui avoir amené Justine. Le diable courut donc trouver Cyprien sous l’apparence de Justine et il voulut l’embrasser comme si elle eût langui d'amour pour lui. Cyprien en le voyant crut que c'était Justine, et s'écria, rempli de joie : « Soyez la bienvenue, Justine, vous qui êtes belle entre toutes les femmes. » A l’instant que Cyprien eut prononcé le nom de Justine, le diable ne le put endurer, mais dès que ce mot fut proféré, il s'évanouit aussitôt comme de la fumée.

Martyrdom of St Justina Paul Véronèse (1528–1588) 1555 peinture Galerie des Offices domaine public

C'est pourquoi Cyprien, qui se voyait joué, resta tout triste. Il en résulta que Cyprien fut encore plus enflammé d'amour pour Justine ; il veilla longtemps à sa porte, et comme à l’aide de la magie il se changeait tantôt en femme, tantôt en oiseau, selon qu'il le voulait, dès qu'il était arrivé à la porte de Justine, ce n'était pas une femme, ni un oiseau, mais bien Cyprien qui paraissait aussitôt. Acladius se changea aussi par art diabolique en passereau et vint voltiger à la fenêtre de Justine. Aussitôt que la vierge l’aperçut, ce ne fut plus un passereau qui parut, mais Acladius lui-même qui fut rempli alors d'angoisses extrêmes et de terreur, parce qu'il ne pouvait ni fuir, ni sauter. Mais Justine, dans la crainte qu'il ne tombât et qu'il ne crevât, le fit descendre avec une échelle en lui conseillant de cesser ses folies, pour qu'il ne fût pas puni par les lois comme magicien. Tout cela se faisait avec une certaine apparence au moyen dès illusions du diable.
Le diable, vaincu en toutes circonstances, revint trouver Cyprien et resta plein de confusion devant lui. Cyprien lui dit : « N'es-tu pas vaincu aussi, toi? Quelle est donc votre force, misérable, que vous ne puissiez vaincre une jeune fille, ni l’avoir sous votre puissance; tandis qu'au contraire elle vous vaine elle-même et vous écrase si pitoyablement? Dis-moi cependant, je te prie, en quoi consiste la grande force qu'elle possède? » Le démon lui répondit : « Si tu me jures que tu ne m’abandonneras jamais, je te découvrirai la vertu qui la fait vaincre. » « Par quoi jurerai-je, dit Cyprien? » « Jure-moi par mes grandes puissances, dit le démon, que tu ne m’abandonneras en aucune façon. » Cyprien lui dit : « Par tes grandes puissances, je te jure de ne jamais t'abandonner. »

The Martyrdom of Cyprian and Justina http://en.wikipedia.org/wiki/File:CyprianandJustina.jpg Domaine public 

Alors comme s'il eût été rassuré, le diable lui dit : « Cette fille a fait le signe du crucifié, et à l’instant j'ai été pétrifié; j'ai perdu toute force, et j'ai fondu comme la cire devant le feu. » Cyprien lui dit : « Donc le crucifié est plus grand que toi?» « Oui, reprit le démon, il est plus grand que tous, et il nous livrera au tourment d'un feu qui ne s'éteindra pas, nous et tous ceux que nous trompons ici. » Et Cyprien reprit : « Donc et moi aussi, je dois me faire l’ami du crucifié afin que je ne m’expose pas à un pareil châtiment. » Le diable répartit : « Tu m’as juré, par les puissances . de mon armée, que nul ne peut parjurer, de ne jamais me quitter. » Cyprien lui dit : « Je te méprise toi et toutes tes puissances qui se tournent en fumée : je renonce à toi et à tous tes diables, et je me munis du signe salutaire du crucifié. » Et à l’instant le diable se retira tout confus.
Cyprien alla alors trouver l’évêque. En le voyant, celui-ci crut qu'il venait pour induire les chrétiens en erreur et lui dit : « Contente-toi de ceux qui sont au dehors, car tu ne pourras rien contre l’église de Dieu; la vertu de J.-C,, est en effet invincible. » Cyprien reprit : « Je suis certain que la vertu de J.-C. est invincible. » Et il raconta ce qui lui était arrivé et se fit baptiser par, l’évêque. Dans la suite il fit de grands progrès tant dans la science que dans sa conduite, et quand l’évêque fut mort, il fut Ordonné lui-même pour le remplacer. Quant à sainte Justine il la mit dans un monastère et l’y fit abbesse d'un grand nombre de vierges sacrées.

Civiche Raccolte d'Arte Applicata di Milano - Cassettina dei santi cipriano e giustina - XI secolo Attribution: Stefano Stabile

Or, saint Cyprien envoyait fréquemment des lettres aux martyrs qu'il fortifiait dans leurs combats. Le comte de ce pays aux oreilles duquel la réputation de Cyprien et de Justine arriva, les fit amener par devant lui, et leur demanda s'ils voulaient sacrifier. Comme ils restaient fermes dans la foi, il les fit jeter dans une chaudière pleine de cire, de poix et de graisse; elle ne fut pour eux qu'un admirable rafraîchissement et ne leur fit éprouver aucune douleur. Alors le prêtre des idoles dit au préfet : « Commandez que je me tienne vis-à-vis de la chaudière et aussitôt je vaincrai toute leur puissance. » Et quand il fut venu auprès de la chaudière, il dit : « Vous êtes un grand Dieu, Hercule, et vous, Jupiter, le père des dieux ! » Et voilà que tout à coup du feu sorti de la chaudière le consuma entièrement: Alors Cyprien et Justine sont retirés de la chaudière, et une sentence ayant été portée contre eux, ils furent décapités. Leurs corps, étant restés l’espace de sept jours exposés aux chiens, furent dans la suite transférés à Rome; on dit qu'ils sont maintenant à Plaisance. Ils souffrirent le 6 des calendes d'octobre, vers l’an du Seigneur 280, sous Dioclétien.

La Légende Dorée

mardi 21 août 2012

Saint Bernard


Saint Bernard avec sa crosse d'abbé, tenant la Règle bénédictine pour l'ordre cistercien qu'il a réformé, église Saint-Bernard de Fontaine-lès-Dijon.Attribution: Arnaud 25/Wikimédia Commons 

Saint Bernard naquit au château de Fontaine, en Bourgogne, de parents aussi nobles que religieux. Son père Técelin était un chevalier plein de valeur et non moins zélé pour Dieu; sa mère s'appelait Aaleth. Elle eut sept enfants, six garçons et une fille; les sept garçons devaient tous être moines et la fille religieuse. Aussitôt qu'elle en avait mis un au monde, elle l’offrait à Dieu de ses propres mains. Elle refusa toujours de faire nourrir ses enfants du lait d'une étrangère, comme si avec le lait maternel, elle dût les remplir de tout ce qui pouvait se trouver de bon dans elle. Quand ils avançaient en âge, tout. le temps qu'elle les eut sous la main, elle les élevait pour le désert plutôt que pour la cour, leur donnant à manger des nourritures communes et des plus grossières, comme s'ils devaient partir d'un instant à l’autre pour la solitude. Etant enceinte de Bernard, son troisième fils, elle eut un songe qui était un présage de l’avenir. Elle vit dans son sein un petit chien blanc, tout roux sur le dos et qui aboyait. Elle déclara son rêve à un homme de Dieu. Celui-ci lui répondit d'une voix prophétique: « Vous serez la mère d'un excellent petit chien, qui doit être le gardien de la maison de Dieu; il jettera de grands aboiements contre les ennemis de la foi ; car ce sera un prédicateur distingué, qui guérira beaucoup de monde par la vertu de sa langue. » Or, comme Bernard était encore tout petit, et qu'il souffrait d'un grand mal de tête, il repoussa et chassa, en criant avec une extrême indignation, une femme qui venait pour soulager sa douleur par des charmes; mais la miséricorde de Dieu ne manqua pas. de récompenser le zèle du petit enfant ; en effet il se leva aussitôt et se trouva guéri.
* Jacques de Voragine a écrit cette vie d'après le livre de Guillaume, de Saint-Thierry.


Bernard de Clairvaux, manuscrit enluminé du XIIIe siècle This image (or other media file) is in the public domain because its copyright has expired.

Dans la très sainte nuit de la naissance du Seigneur, comme le jeune Bernard attendait dans l’église l’office des Matines, il désira savoir à quelle heure de la nuit J.-C. était né. Alors le petit enfant Jésus lui apparut comme s'il venait de naître du sein de sa mère. Ce qui lui fit penser, tant qu'il vécut, que c'était l’heure de la naissance du Seigneur. Dès ce moment il lui fut donné, pour ce mystère, une intelligence plus profonde et une éloquence plus riche. Aussi dans la suite, il mit au jour, en l’honneur de la mère et du Fils un opuscule remarquable parmi tous ses autres traités, dans lequel il expliqua l’évangile Missus est Angelus Gabriel. L'antique ennemi voyant des dispositions si saintes dans cet enfant fut jaloux de la résolution  (461) qu'il avait prise de garder la chasteté, et il tendit une infinité de pièges pour le faire succomber à la tentation. En effet une fois que Bernard avait arrêté quelque temps les yeux sur une femme, à l’instant il rougit de lui-même et exerça sur son corps une vengeance très sévère; car il se jeta dans un étang dont les eaux étaient glacées; où il resta jusqu'à être presque gelé, et par la' grâce de Dieu, il éteignit en soi toutes les ardeurs de la concupiscence de la chair.

Saint Bernard de Clairvaux, vitrail. Rhin supérieur, vers 1450.Musée national du Moyen Âge Cluny Attribution: Jastrow (2006) Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Vers le même temps, une fille poussée par le démon se glissa nue dans le lit où il dormait. En la sentant, il lui céda en toute paix et silence le côté du lit où elle s'était placée, et se retournant de l’autre côté, il s'endormit. Alors cette misérable resta quelques instants tranquille et attendit; enfin elle se mit à le toucher et à le remuer; enfin comme il restait immobile, cette fille tout impudente qu'elle fût, se prit à rougir et pleine d'une crainte étrange et d'admiration, elle se leva et s'enfuit. Une autre fois, il avait reçu l’hospitalité chez une dame qui, envoyant un si beau jeune homme, conçut pour lui des désirs brûlants. Comme elle lui avait fait préparer un lit à l’écart, elle se leva au milieu du silence de la nuit, et eut l’impudence de venir le trouver. Bernard ne l’eut pas plutôt sentie, qu'il se mit à crier: « Au voleur, au voleur. » A ce cri que la femme fait; on allume une lampe; on cherche le voleur, mais il n'y a pas moyen de le trouver. Chacun retourne à son lit, et repose, la misérable seule ne repose pas, car elle se lève une seconde fois, va au lit de Bernard qui s'écrie de nouveau: « Au voleur, au voleur. » On cherche encore le larron, qui ne fut pas découvert par celui-là seul qui le connaissait. Cette méchante femme ainsi rebutée ne laissa pas de revenir, une troisième fois ; enfin vaincue par la crainte ou le désespoir, elle cessa à peine ses tentatives. Or, le lendemain, quand Bernard se fut remis en route, ses compagnons de voyage lui demandèrent, en lui adressant des reproches, pourquoi il avait tant rêvé voleurs. Il leur dit : « Véritablement cette nuit, j'ai été attaqué par un voleur; car l’hôtesse essayait de  m’enlever le trésor de la chasteté qui ne se peut recouvrer. »

Bernard de Clairvaux recevant le lait de la Vierge. The scene is a legend which allegedly took place at Speyer Cathedral in 1146." This image (or other media file) is in the public domain because its copyright has expired.

Réfléchissant donc qu'il n'est pas sûr de demeurer avec un serpent, il pensa à s'enfuir, et dès lors il résolut d'entrer dans l’ordre de Citeaux. Lorsque ses frères en furent instruits, ils voulurent le détourner de toutes les manières d'exécuter son dessein; mais le Seigneur lui accorda une si grande grâce que non seulement rien ne s'opposa à sa conversion mais il gagna au Seigneur pour entrer en religion tons ses frères et beaucoup* d'autres encore. Gérard, son frère, militaire vaillant, regardait comme vaines les paroles de Bernard, et rejetait absolument ses conseils ; alors Bernard, animé d'une foi toute de feu, et transporté du zèle de la charité pour le salut de son frère, lui dit : « Je sais, mon frère, je sais qu'il n'y aura que le malheur qui puisse donner à tes oreilles de comprendre. Puis mettant le doigt sur son côté : « Le jour viendra dit-il, et il viendra bientôt, qu'une lance perçant ce côté fera arriver jusqu'à ton coeur l’avis que tu rejettes. » Peu de jours après Gérard, qui avait reçu un coup de lance à l’endroit où son frère avait posé le doigt, est fait prisonnier et jeté dans les fers. Bernard vint pour le voir, (463) et comme on ne lui permettait pas de lui parler, il lui cria : « Je sais, mon frère Gérard, que dans peu nous (levons aller pour entrer au monastère. » Cette nuit-là même, les chaînes qui retenaient Gérard par les pieds tombèrent; la porte de la prison s'ouvrit et il s'enfuit plein de joie. Alors il fit connaître à son frère qu'il avait changé de résolution. et qu'il voulait se faire moine.

L'an de l’Incarnation 1112, la quinzième année depuis l’établissement de la maison des cisterciens, le serviteur de Dieu Bernard, âgé d'environ vingt-deux ans, entra dans l’ordre de Citeaux avec plus de trente de ses compagnons. Or, comme il sortait avec ses frères de la maison paternelle, Guidon, l’aîné, voyant Nivard, son tout petit frère, qui jouait sur la place avec des enfants, lui dit : « Allons, mon frère Nivard, c'est à toi seul qu'appartient toute la terre de notre héritage. » Et l’enfant lui répondit non pas comme un enfant : « Vous aurez donc le ciel, et à moi vous me laissez seulement la terre? Ce partage n'a pas été fait ex aequo. » Nivard resta donc quelque peu de temps avec son père; mais dans la suite, il alla rejoindre ses frères. Le serviteur de Dieu Bernard étant entré dans cet ordre, s'adonna tellement à la contemplation spirituelle et fut tellement occupé du service de Dieu, qu'il ne se servait déjà plus d'aucun de ses sens corporels ; car il y avait un an qu'il était dans la cellule des novices, qu'il ignorait encore si la maison avait une voûte. Bien qu'il entrât souvent dans l’église et qu'il en sortît, il pensait qu'il n'y avait qu'une fenêtre au chevet, où il s'en trouvait trois.

Le Christ embrassant Saint Bernard de Clairvaux par Francisco Ribalta (1565-1628), 158 × 113 cm Musée du Prado de Madrid.The reproduction is part of a collection of reproductions compiled by The Yorck Project. The compilation copyright is held by Zenodot Verlagsgesellschaft mbH and licensed under the GNU Free Documentation License.

L'abbé de Citeaux envoya des frères pour fonder la maison de Clairvaux, et ce fut Bernard qu'il leur proposa pour abbé. Il y vécut longtemps dans une pauvreté excessive, et souvent il n'avait que des feuilles de hêtre pour confectionner le potage. Le serviteur de Dieu veillait au delà de ce que peut la force d'un homme : et il avait coutume de dire que le temps qu'il regrettait le plus était celui qu'il passait à dormir; il trouvait que la comparaison qu'on fait entre le sommeil et la mort était assez juste, puisque ceux qui sont morts semblent. dormir aux yeux des hommes comme ceux qui dorment semblent morts aux yeux de Dieu. C'est pourquoi, s'il entendait un frère ronfler trop fort, ou bien s'il le voyait couché avec peu de bienséance, il le supportait avec peine, et prétendait qu'il dormait comme un homme charnel ou bien comme un séculier. Il n'était porté à manger par aucun plaisir de contenter son appétit; c'était la crainte de défaillir qui le faisait se mettre à table, comme à un lieu de supplice. Après le repas, il avait constamment la coutume de penser à la quantité de nourriture qu'il avait prise, et s'il s'apercevait avoir excédé seulement d'un peu sa ration ordinaire, il ne laissait pas passer cela impunément. II avait tellement dompté les attraits de la friandise qu'il avait perdu en grande partie le sens dit goût; car un jour qu'on lui avait versé de l’huile par mégarde, il la but sans s'en apercevoir : et le fait serait resté ignoré, si quelqu'un n'eût remarqué avec étonnement qu'il avait les lèvres couvertes d'huile. On sait que pendant plusieurs jours, il fit usage de sang caillé qui lui avait été servi pour du beurre. Il ne trouvait de saveur qu'à l’eau, parce que, en la prenant, disait-il, elle lui rafraîchissait la bouche et la gorge. Il disait ingénument que tout ce qu'il avait appris dans l’Écriture sainte, il l’avait acquis par la méditation et la prière dans les forêts et dans les champs; et il répétait souvent à ses amis qu'il n'avait jamais eu d'autres maîtres que les chênes et les hêtres. Enfin il avoua que c'était souvent dans la méditation et la prière que toute la Sainte Écriture s'était présentée à lui sous son véritable sens, et toute sa clarté. A une époque, rapporte-t-il dans le 82° sermon sur le Cantique des Cantiques, pendant qu'il parlait, il voulait retenir quelque chose que le Saint-Esprit lui suggérait, et se le réserver pour une autre fois où il serait obligé de traiter le même sujet, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : « Tant que vous retiendrez cela, vous ne recevrez pas autre chose. » Il est certain qu'il ne le faisait pas par un sentiment d'infidélité, quoiqu'il témoignât manquer d'un peu de foi.

Apparition de la Vierge à saint Bernard par Bartolomé Esteban Murillo (1617–1682), 311 × 249 cm, musée du Prado de Madrid. This image (or other media file) is in the public domain because its copyright has expired.

Dans ses vêtements la pauvreté lui plut toujours, mais jamais la malpropreté, qu'il disait être la marque d'un esprit négligent, ou plein d'un sot orgueil, ou bien convoitant la gloire humaine. Souvent il citait ce proverbe, que toujours il avait dans le cœur : « Qui veut être remarqué, agit autrement qu'un autre. » C'est pour cela qu'il porta un cilice plusieurs années, tant que la chose put rester secrète ; mais quand il s'aperçut qu'elle était découverte, il s'en dépouilla et fit comme la communauté. S'il riait, c'était toujours de telle sorte qu'il lui fallait faire des efforts pour rire plutôt que pour réprimer des ris : il fallait qu'il les (466) excitât plutôt qu’il ne les retint. Comme il avait coutume de dire qu'il y avait trois genres de patience, savoir : 1° patience pour les paroles injurieuses, 2° patience pour le dommage dans les biens, et 3° patience dans les maladies du corps, il prouva qu'il les possédait tous par les exemples qui suivent : Il avait écrit une lettre dans laquelle il donnait des avis à un évêque en termes affectueux. L'évêque outré de colère lui répondit en style des plus amers et commença ainsi sa lettre: « Salut et non par esprit de blasphème »,comme si saint Bernard lui eût écrit poussé par l’esprit de blasphème; mais celui-ci lui écrivit de nouveau en disant : « Je ne crois pas avoir l’esprit de blasphème, et je ne sache pas avoir maudit personne, ni avoir l’envie de le faire à l’égard de qui que ce soit, mais surtout envers le prince de mon peuple. » Un abbé lui envoya 600 marcs d'argent pour construire un monastère ; or, toute la somme fut ravie en route par des voleurs. A cette nouvelle, Bernard se contenta de dire : « Béni soit Dieu, qui nous a délivrés de ce fardeau; il faut toutefois avoir pitié de ceux qui l’ont enlevé; car, d'une part, c'était la cupidité humaine qui les poussa; et d'ailleurs cette grosse somme d'argent avait été l’occasion d'une grande tentation.
 Bernard de Clairvaux prêchant la deuxième croisade à Vézelay, en 1146. Émile Signol (1804–1892) Domaine publique

Un chanoine régulier vint le prier instamment de le recevoir au nombre des moines. Comme Bernard n'acquiesçait pas à sa demande et lui conseillait de retourner à son église : « Pourquoi donc, lui dit le chanoine, recommandez-vous si fort la perfection dans vos écrits, si vous ne l’offrez pas à ceux qui la désirent ? Que ne puis-je les tenir dans mes mains, vos livres, afin de les mettre en morceaux! » Bernard reprit : « Vous n'avez lu dans aucun d'eux que vous ne pouviez pas être parfait dans votre cloître : c'est la correction des mœurs, ce n'est pas le changement de lieux que j'ai recommandé dans tous mes livres. » Alors cet insensé se jeta sur lui et le frappa si grièvement à la joue, que la rougeur succéda au coup, et l’enfle à la rougeur. Déjà ceux qui se trouvaient là se levaient contre le sacrilège, mais le serviteur de Dieu les prévint en criant et en les conjurant au nom de J.-C. de ne point le toucher et de ne lui faire aucun mal. Il avait coutume de dire aux novices qui voulaient entrer en religion : « Si vous voulez avoir part à. tout ce qui se fait dans l’intérieur de cette maison, laissez à la porte le corps que vous avez amené du siècle: l’esprit seul entre ici; on n'y a pas besoin de la chair. » Son père, qui était resté seul à la maison, vint an monastère et y mourut après un court espace de temps, dans une belle vieillesse.


Sa sœur, qui s'était mariée, vivait exposée au danger au sein des richesses et des délices du monde. Or, elle vint une fois au monastère faire une visite à ses frères. Et comme elle était arrivée avec une suite et un appareil magnifique, Bernard en eut horreur comme du filet dont se sert le diable pour prendre les âmes; il refusa absolument de sortir pour la voir. Comme aucun de ses frères ne venait à sa rencontre, mais que l’un d'eux, qui pour lors était portier, l’appelait fumier habillé, elle fondit toute en larmes. « Bien que je sois une pécheresse, dit-elle, c'est pour les gens de cette sorte que J.-C. est mort: c'est parce que je sens être une pécheresse que je recherche les avis et l’entretien des (468) personnes de bien; et si mon frère, méprise mon corps, que le serviteur de Dieu ne méprise pas mon âme. Qu'il vienne, qu'il ordonne, et tout ce qu'il ordonnera, je l’accomplirai. » Ce ne fut qu'après cette promesse que saint Bernard vint la trouver avec ses frères ; et parce qu'il ne pouvait pas la séparer de son mari, il lui interdit d'abord toute la vaine gloire du monde, et il lui proposa, pour modèle à imiter, la conduite de sa mère; après quoi il la congédia. A son retour, il s'opéra en elle un changement si soudain, qu'au milieu de la gloire du monde, elle menait une vie érémitique et qu'elle se rendait absolument étrangère à tout ce qui tenait du siècle. Enfin à force de prières, elle gagna son mari, et après avoir reçu l’autorisation de son évêque, elle entra dans un monastère.

Moine cistercien, Sainte Humbeline, sœur de Bernard et Jeanne de Boubais, abbesse de l'abbaye de Flines, aux pieds de la Vierge à l'Enfant, triptyque du Cellier, tempera sur bois, Jehan Bellegambe (circa 1470–1535) Domaine publique

L'homme de Dieu tomba malade, et on croyait qu'il allait rendre le dernier soupir, quand il fut ravi en esprit et il lui parut qu'il était présenté au tribunal de Dieu: Satan y fut aussi de son côté, et le pressait d'accusations injustes. Quand il eut tout articulé et que ce fut au tout de l’homme de Dieu à parler, celui-ci dit sans se troubler et sans s'effrayer : « Je l’avoue, je suis un indigne, et je ne saurais, par mes propres mérites, obtenir le royaume des cieux. Au reste mon Seigneur qui le possède à double titre, savoir par héritage de son père, et par le mérite de sa passion, se contente de l’un et me donne l’autre, ce don, je ;le revendique pour moi, et je ne saurais être confondu. » A cette parole l’ennemi fut confus, l’assemblée dissoute, et l’homme de Dieu revint à lui. Il atterra son corps par une abstinence excessive, par le travail, par les jeûnes, à tel point qu'il était continuellement malade et languissant, la fièvre le dévorait, et c'était à peine s'il pouvait suivre les exercices du couvent. Une fois, il était très gravement malade; ses frères firent des prières pour lui, et il se sentit revenir à la santé. Alors il convoqua la communauté et dit : « Pourquoi retenez-vous un misérable homme ? vous êtes plus forts et vous l’avez emporté. Grâce, je vous en prie, grâce, laissez-moi  m’en aller. »
Plusieurs villes élurent l’homme de Dieu pour évêque: ce furent en particulier Gênes et Milan. A ceux qui le demandaient, il disait sans consentir, comme aussi sans refuser avec dureté, qu'il ne s'appartenait pas, mais qu'il était consacré au service des autres. Au reste, les frères, d'après le conseil de l’homme de Dieu, s'étaient pourvus et munis de l’autorité du souverain Pontife pour que personne ne pût leur ravir leur joie. A une époque ayant visité les frères Chartreux, Bernard les édifia beaucoup en tous points. Il n'y eut qu'une chose qui frappa le prieur de la Chartreuse, c'est que la selle qui portait le saint abbé n'était pas sans quelque élégance et n'annonçait pas la pauvreté. Le prieur en fit l’observation à un des frères qui rapporta cela à l’homme de Dieu. Celui-ci n'en fut pas moins étonné et s'informa de ce qu'était cette selle : car de Clairvaux, il était venu à là Chartreuse sans savoir comment elle pouvait être. Pendant toute une journée, il chemina auprès du lac de Lausanne sans le voir, ou bien il ne remarqua pas qu'il le voyait. Le soir, comme ses compagnons parlaient de ce lac, Bernard leur demanda où il se trouvait. En entendant cela, ils restèrent dans l’admiration.


L'humilité de son cœur l’emportait en lui sur la gloire de son nom, et le monde entier ne parvenait pas autant à l’élever qu'il se rabaissait lui-même. Tous le regardaient comme un homme extraordinaire, et lui se considérait comme le dernier de tous : personne ne lui trouvait son égal et lui-même ne se préférait â personne. Enfin, d'après ses propres aveux, au milieu des plus grands honneurs, et quand il recevait des hommages universels, il se croyait être un personnage d'emprunt, ou bien il pensait rêver : mais où il rencontrait des frères plus simples; il était joyeux de se trouver jouir d'une humilité qui lui était chère, et d'être rendu à lui-même. Or, toujours on le rencontrait ou priant, ou lisant, ou écrivant, ou méditant, ou bien édifiant les frères par sa parole. Une fois qu'il prêchait au peuple et que tous l’écoutaient avec attention et dévotion, cette tentation se glissa dans son esprit : « Vraiment tu parles aujourd'hui admirablement ; les hommes t'écoutent volontiers et tu passes généralement pour un savant! » Mais l’homme de Dieu, qui se sentait pressé par cette tentation, s'arrêta un instant, et se mit à penser, s'il devait continuer ou finir son discours. Et aussitôt, fortifié par le secours de Dieu, il répondit tout bas au tentateur : « Ce n'est pas par toi que j'ai commencé, ce n'est pas par toi que je cesserai. » Et, sans se troubler, il poursuivit sa prédication jusqu'à la fin. Un moine qui, dans le siècle, avait été ribaud et joueur, fut tenté par le malin esprit de rentrer dans le monde. Or, comme Bernard ne le pouvait retenir, il lui demanda de quoi il vivrait. Celui-ci lui répondit : « Je sais jouer aux dés et avec cela je pourrai vivre. »
Bernard lui dit : « Si je te confie un capital, veux-tu revenir tous les ans et partager avec moi le bénéfice?» Quand le moine entendit cette proposition, il fut tout joyeux, et promit qu'il y viendrait volontiers. Bernard commanda donc de lui donner vinât sols et cet homme s'en alla avec cet argent. Or, le saint homme agissait ainsi afin de pouvoir le faire revenir une seconde fois, comme cela eut lieu plus tard. Ce malheureux s'en alla donc, et perdit tout : puis il revint fort confus à la porte. Quand l’homme de Dieu eut appris son arrivée, il alla plein de joie vers lui, et tendit son giron afin de partager le gain ensemble. Et l’autre dit: « Rien, mon père, je n'ai rien gagné; mais j'ai encore perdu le capital: si vous voulez, recevez-moi pour notre capital. » Bernard lui répondit avec bonté : « S'il en est ainsi, dit-il, mieux vaut encore recevoir cela que tout perdre ». Une fois saint Bernard voyageait monté sur une jument; il rencontra un paysan, avec lequel il vint à parler et à gémir de la légèreté du coeur dans la prière. Quand cet homme Peut entendu, il le méprisa aussitôt, et lui dit que quant à lui, dans, ses prières, il avait, le coeur ferme et solide. Mais saint Bernard voulant le convaincre et réprimer sa témérité lui dit : « Eloignez-vous un peu de nous, et commencez l’oraison dominicale avec toute l’attention dont- vous pouvez être capable. Si vous l’achevez sans aucune distraction et sans vous tromper, je vous donne bien certainement la jument sur laquelle je suis assis. Mais vous allez me promettre consciencieusement aussi, que si vous avez en même temps une distraction, vous vous garderez bien de me le cacher. » Le paysan enchanté (472) et qui se croyait déjà avoir gagné la jument, fut assez téméraire pour se retirer, et après s'être recueilli, il commença à réciter l’oraison dominicale. Il avait à peine achevé la moitié du Pater, qu'une pensée le tourmente : c'est de savoir s'il aura la selle avec la jument. Alors s'étant aperçu de sa distraction, il revint vite trouver saint Bernard auquel il déclara ce qui l’avait inquiété pendant sa prière, et dans la suite, il fut moins présomptueux de soi-même.
Frère Robert, moine et parent de saint Bernard, trompé dès son enfance par les discours de certaines personnes, s'en était allé à Cluny. Or, le vénérable Père, après avoir gardé le silence à ce sujet pendant un certain temps; prit la résolution de. lui écrire pour le faire rentrer. Et comme il était en plein air, et qu'un autre moine écrivait en même temps sous la dictée du saint, tout à coup, et sans qu'on s'y attendît, la pluie tomba avec impétuosité. Or, celui qui écrivait voulait plier la feuille. « C'est oeuvre de Dieu, lui dit Bernard, écrivez, et ne craignez rien. » Il écrivit donc la lettre au milieu de la pluie, sans en recevoir une goutte, car bien qu'il eût plu de tout côté, cependant la force de la charité suffit pour éloigner l’incommodité de l’orage. — L'homme de Dieu avait bâti un monastère, qui était envahi par une multitude incroyable de mouches, en sorte que c'était une grande gêne pour tout le monde. Saint Bernard dit : « Je les excommunie. » Et le matin, on les trouva toutes mortes. — Ayant été envoyé par le souverain pontife à Milan, pour en réconcilier les habitants avec l’Église, il était déjà de retour à Pavie, quand un homme (473) lui amena sa femme, qui était possédée. Aussitôt le diable se mit à vomir contre le saint mille injures par la bouche de cette misérable. Il disait : « Ce mangeur de poireaux, cet avaleur de choux, ne me chassera point de ma petite vieille. » Mais l’homme de Dieu l’envoya à l’église de saint Syr. Saint Syr voulut le céder à son hôte et ne fit aucun bien à cette femme. On l’amena donc de nouveau à saint Bernard. Alors le diable, par la bouche de la possédée, se mit à plaisanter et à dire : « Ce ne sera pas Sirule, ce ne sera pas Bernardinet qui me chassera. » A cela, le serviteur de Dieu répondit : « Ni Syr, ni Bernard ne te chassera, mais ce sera le Seigneur J.-C: » Et il ne se fut pas plutôt mis en oraison, que le malin esprit dit : « Que je sortirais volontiers de cette petite vieille! Combien j'y suis tourmenté! Que je sortirais volontiers! mais je ne le puis; le grand Seigneur ne le veut pas. » Le saint lui dit : « Et quel est le grand Seigneur? » « C’est Jésus de Nazareth », répondit le diable. « L'as-tu jamais vu ? » reprit Bernard. « Oui, » répondit le malin. « Où? » dit Bernard. L'autre lui répondit : « Dans la gloire. » « Tu as donc été dans la gloire ? » repartit Bernard. « Certainement, » dit le démon. « Et comment en es-tu sorti ? » lui demanda le saint. « C'est avec Lucifer que nous fûmes précipités en grand nombre. » Or, l’esprit méchant disait cela d'une voix lugubre, par la bouche de la vieille, en présence de tout le monde qui l’entendait. Et l’homme de Dieu lui dit : « Est-ce que tu ne voudrais pas retourner dans cette gloire? » Et le démon se mit à ricaner d'une certaine façon et dit : « C'est un peu (474) tard, à présent. » Alors, l’homme de Dieu fit une prière, et le démon sortit de la femme. Mais quand saint Bernard se fut retiré, le diable s'en empara de nouveau. Alors son mari accourut dire à saint Bernard ce qui était arrivé. Celui-ci ordonna de lier au cou de la femme un papier sur lequel étaient écrits ces mots : « Au nom de N.-S: J.-C., je te commande, démon, de ne plus oser toucher cette femme à l’avenir. » Après quoi, le diable n'osa plus s'approcher d'elle*. — Il y avait, dans l’Aquitaine, une misérable femme tourmentée par un démon impudent et incube. Pendant six ans, il abusa d'elle et la vexa par des débauches incroyables. Quand l’homme de Dieu vint en ce pays, le démon défendit à la possédée, avec des menaces horribles, de s'approcher du saint, parce qu'il ne pourrait lui rien faire de bien, et qu’après son départ, celui qui était son amant serait pour elle un persécuteur acharné. Mais cette femme alla trouver avec assurance l’homme de Dieu, et lui raconta avec beaucoup de sanglots ce qu'elle souffrait. Saint Bernard lui dit : « Prenez mon bâton que voici, mettez-le dans votre lit, et s'il peut faire quelque chose, qu'il le fasse. » La femme le fit et se coucha; mais aussitôt l’autre vint et n'osa pas s'approcher du lit, ni entreprendre ce qu'il avait coutume de faire. Alors i1 la menace vivement qu'aussitôt après le départ du saint, il se vengera d'elle d'une manière atroce. Ceci fut rapporté à saint Bernard qui rassembla le peuple, commanda que chacun tint une chandelle allumée à la main, et, avec toute l’assemblée qui se trouvait là, il excommunia le démon; ensuite il lui interdit tout accès, soit auprès de cette femme, soit auprès d'aucune autre. Ce fut ainsi qu'elle ut délivrée entièrement d'une semblable illusion.
* Ripamoulins rapporte ce fait; dans la 2e partie des Historiarum Ecelesiae mediolauensis, page 57 (oeuvre de Loup de Ferr., page 518.)

Dans la même province, le saint homme remplissait les fonctions de légat, pour réconcilier à l’Église le duc d'Aquitaine, qui refusait absolument de le faire. Alors, l’homme de Dieu s'approcha de l’autel pour célébrer les saints mystères, et le duc attendait à la porte de l’église, comme excommunié. Quand saint Bernard eut dit Pax Domini il mit le corps de N.-S. sur la patène et le prit avec lui, et alors, la figure embrasée et les yeux flamboyants, il sort de l’église et adresse au duc ces paroles terribles : « Nous t'avons, prié, dit-il, et tu nous as méprisés: Voici le Fils de la Vierge qui vient à toi; c'est lui qui est le seigneur de l’Église que, tu persécutes. C'est ici ton juge au nom duquel tout genou fléchit. C'est ici ton juge dans les mains duquel ton âme viendra un jour. Est-ce que tu le mépriseras aussi; lui, comme tu as méprisé ses serviteurs ? Résiste-lui, si tu l’oses. » Et aussitôt le duc fut glacé, et 'comme si tous ses membres eussent été disloqués, il se laissa tomber à l’instant aux pieds du saint, qui, le poussant du talon, lui ordonna de se lever et d'écouter la sentence de Dieu. Le duc se leva tout tremblant, et accomplit de suite ce que le saint homme lui commandait.

Bernard of Clairvaux, true effigy by Georg Andreas Wasshuber (1650-1732), (painted after a statue in Clairvaux with the true effigy of the saint)Attribution: Georges Jansoone Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

— Le serviteur de Dieu étant venu en Allemagne pour apaiser une grande discorde, l’archevêque de Mayence envoya au-devant de lui un clerc vénérable. Celui-ci lui disait qu'il avait été envoyé au-devant de lui par son seigneur, et l’homme de Dieu répondit : «C'est un autre Seigneur qui vous a envoyé. » Celui-ci, étonné, lui assurait qu'il avait été envoyé par l’archevêque, son maître. De son côté, le serviteur de J.-C. disait : « Vous vous trompez, mon fils, vous vous trompez; c'est un plus grand maître qui vous a envoyé; c'est J.-C. » Le clerc, qui comprit : « Vous pensez, dit-il, que je veux me faire moine ? Dieu  m’en garde ! Je n'y ai pas pensé; et cela n'entre pas dans mes goûts. » Cependant, dans le même voyage, il dit adieu au siècle et reçut l’habit des mains de l’homme de Dieu.
— Le saint homme avait accueilli dans son ordre un militaire d'une famille très noble, lequel, étant resté un certain temps avec saint Bernard, fut aux prises avec une tentation très grave. Un des frères, qui le vit si triste, lui en demanda la causé. Il lui répondit : « Je sais, dit-il, je sais que désormais il n'y aura plus de joie pour moi. » Le frère rapporta cette parole au serviteur de Dieu, qui pria pour le militaire avec plus de ferveur. A l’instant, ce frère, qui avait été si grièvement tenté et qui était si triste, parut aux frères aussi joyeux et aussi gai qu'il avait paru désolé auparavant. Le frère lui . rappela le mot triste qu'il avait prononcé, alors, il répondit : « Bien, que j'aie dit alors, je ne serai plus jamais gai, je dis maintenant, je ne serai plus jamais triste. »
Saint Malachie, évêque d'Irlande, dont saint Bernard a écrit la vie pleine de vertus, étant trépassé heureusement à J.-C. dans son monastère, l’homme de  Dieu offrit pour lui l’hostie salutaire; il connut alors sa gloire par une révélation divine, et par inspiration * il changea la formule de la postcommunion en disant avec une voix toute joyeuse : Deus qui Beatum Malachiam sanctorum tuorum meritis coaequasti, tribue, quaesumus, ut qui pretiosae mortis ejus festa agimus, vitae quoque imitemus exempla. Per Dominum... ***. Le chantre lui faisant signe qu'il se trompait : « Non, dit-il, je ne me trompe pas ; je sais ce que je dis. » Ensuite il alla baiser les précieux restes du saint.
— A l’approche du carême, il reçut la visite d'un grand nombre d'étudiants qu'il pria de s'abstenir, au moins dans ces saints jours, de leurs vanités et de leurs débauches. Comme ils n'acquiesçaient pas à sa prière, il leur fit servir du vin en disant : « Buvez 1a boisson des âmes. » Quand ils eurent bu ils furent subitement changés; ils avaient tout à l’heure refusé de servir Dieu pendant un peu de temps, et ils lui consacrèrent toute leur vie.
— Enfin, saint Bernard approchant heureusement de la mort, dit à ses frères « Je vous laisse trois points à observer, et dans tout le cours de ma vie je les ai pratiqués autant qu'il a été en moi : je n'ai voulu donner de scandale à personne et s'il y en a eu, je l’ai caché comme je l’ai pu. J'ai toujours cru moins à mon sentiment qu'à celui d'autrui. Quand j'ai été offensé je n'ai jamais cherché à me venger. Voici donc que je vous laisse la charité, l’humilité et la patience. » Enfin après avoir opéré un grand nombre de miracles, construit 160 monastères, composé beaucoup de livres et de traités, et avoir vécu environ 63 ans, il s'endormit dans les bras de ses frères, l’an du Seigneur 1153.
* Guill. de S. Th., l. IV, c. XXI.
** C’est la postcommunion de la messe de saint Grégoire Ier, pape, telle qu'elle se trouve dans le Romain actuel, à l’exception du mot mortis qui est remplacé par commemorationis.


Armoire de reliques de Saint Bernard, musée d'art sacré de Dijon de l'église Sainte-Anne de Dijon.photography taken by Christophe.Finot/Wikiméda Commons

Après son décès, il manifesta sa gloire à beaucoup de personnes. Il apparut en effet à l’abbé d'un monastère et l’engagea à le suivre. Comme cet abbé le suivait, l’homme de Dieu lui dit: « Voici que nous allons à la montagne du Liban. Pour vous, vous demeurerez ici et moi j'y monterai. » L'abbé lui demanda pourquoi il voulait monter? « C'est que je veux apprendre », dit-il. « Et que voulez-vous apprendre, mon Père, reprit l’abbé étonné, vous dont nous ne connaissons pas aujourd'hui le pareil sur la terre en ce qui concerne la science? » Le saint lui répondit: « Il n'y a pas de science ici-bas, il n'y a aucune connaissance du vrai. C'est là-haut qu'est la plénitude de la science, c'est là-haut qu'est la véritable connaissance de la vérité. » Et en disant ces mots, il disparut. L'abbé nota le jour, et il trouva que c'était celui où saint Bernard était mort. Dieu opéra par son serviteur beaucoup d'autres miracles, qu'il est presque impossible de compter.
 

La Légende Dorée

mardi 24 juillet 2012

Sainte Christine

Virgin Mary, Saint Peter, Saint Christina of Bolsena, Saint Liberalis and Saint Jerome.Lorenzo Lotto (1480–1556) 1505177 × 179 cm Trèvise Doamaine publique

Christine, ointe du chrême ; elle eut en effet le baume de bonne odeur dans son genre de vie, l’huile de dévotion dans le cœur, et la bénédiction à la bouche.
Sainte Christine ** naquit de parents très nobles, à Tyr ***, en Italie. Son père la mit dans une tour avec douze suivantes; elle y avait des dieux d'argent et d'or. Comme elle était fort belle et que plusieurs la recherchaient en mariage, ses parents ne voulurent l’accorder à personne afin qu'elle restât consacrée au culte des dieux. Mais, instruite par le Saint-Esprit à avoir en horreur les sacrifices des idoles, elle cachait dans une fenêtre les encens avec lesquels on devait sacrifier. Son père étant venu, les suivantes lui dirent : « Ta fille, notre maîtresse, méprise nos divinités et refuse de leur sacrifier ; elle dit au reste qu'elle est chrétienne. » Le père, par ses caresses, l’exhortait à honorer les dieux, et elle lui dit : « Ne m’appelles pas ta fille, mais bien celle de celui auquel on doit le sacrifice de louanges ; car ce n'est pas à des dieux mortels, mais au Dieu du ciel que j'offre des sacrifices. » Son père lui répliqua : « Ma fille, ne sacrifie pas seulement a un Dieu, de peur d'encourir la haine des autres. »
* Alphanus, archevêque de Salerne en 1085, a donné les actes de cette sainte qui se trouvent ici en abrégé.
** Cette légende est un abrégé fidèle de la vie et du martyre de sainte Christine écrite au XI° siècle par Alphanus, archevêque de Salerne.
*** Ville de Toscane engloutie dans le lac Bolsène.

Hl. Christina von Bolsena, Skulptur von Moriz Schlachter, Pfarrkirche St. Christina, Ravensburg Object: Moriz Schlachter; Photograph: Andreas Praefcke/Wikimédia Commons Domaine publique

Christine lui répondit.: « Tu as bien parlé, tout en ne connaissant pas la vérité ; j'offre en effet des sacrifices au Père, au Fils, et au Saint-Esprit. » Son père lui dit : « Si tu adores trois dieux, pourquoi n'adores-tu pas aussi les autres ? » Elle répondit: « Ces trois ne font qu'une seule divinité. » Après cela Christine brisa les dieux. de son père et en donna aux pauvres l’or et l’argent. Quand le père revint pour adorer ses dieux, et qu'il ne les trouva plus, en apprenant des suivantes ce que Christine en avait fait, il devint furieux et commanda qu'on la dépouillât et qu'elle fût fouettée par douze hommes jusqu'à ce qu'ils fussent épuisés eux-mêmes. Alors Christine dit à son père : « Homme sans honneur et sans honte, abominable aux yeux de Dieu ! ceux qui me fouettent s'épuisent ; demande pour eux à tes dieux de la vigueur, si tu en as le courage! » Et son père la fit charger de chaînes et jeter en prison. Quand la mère apprit cela, elle déchira ses vêtements, alla trouver sa fille et se prosternant à ses pieds, elle dit : « Ma fille Christine, lumière de mes veux, aie pitié de moi, », Christine lui, répondit : « Que m’appelez-vous votre fille ? Ne savez-vous pas que je porte le nom de mon Dieu ?» Or, la mère, n'ayant pu faire changer sa fille de résolution, revint trouver son mari. auquel elle déclara les réponses de Christine. . Alors le père la fit amener devant son tribunal et lui dit : « Sacrifie aux dieux, sinon tu seras accablée dans les supplices; tu ne seras plus appelée ma fille. » Elle lui répondit: « Vous m’avez fait grande grâce de ne plus m’appeler maintenant fille du diable. Celui qui naît de Satan est démon ; tu es le père de ce même Satan. » Son père ordonna qu'on lui racleit les chairs avec des peignes et que ses jeunes membres fussent disloqués. Christine prit alors de sa chair qu'elle jeta à la figure de son père en disant: « Tiens, tyran, mange la chair que tu as engendrée. » Alors le père la fit placer sur une roue sous laquelle il fit allumer du feu avec de l’huile; mais la flamme qui en jaillit fit périr quinze cents personnes. Or, son père, qui attribuait tout cela à la magie, la fit encore une fois renfermer en prison, et quand la nuit fut venue, il commanda à ses gens de lui lier une pierre énorme au cou et de la jeter dans la mer. Ils le firent, mais aussitôt des anges la prennent, J -C. lui-même. vient à elle et la baptise dans la mer en disant : « Je te baptise en Dieu, mon père, et en moi J.-C. son fils, et dans le Saint-Esprit. » Et il la confia à l’archange Michel qui l’amena sur la terre. Le père, qui apprit cela, se frappa le front en disant : « Par quels maléfices fais-tu cela, de pouvoir ainsi exercer ta magie dans la mer ? » Christine lui répondit : « Malheureux insensé ! c'est de J.-C. que j'ai reçu jette grâce. » Alors il la renvoya dans la prison avec ordre de la décapiter le lendemain.
Or, cette nuit-là même, son père Urbain fut trouvé mort. Il eut pour successeur un juge inique, appelé Elius *, qui fit préparer une chaudière dans laquelle on mit bouillir de l’huile, de la résine et de la poix pour jeter Christine. Quatre hommes, agitaient la cuve afin que la sainte fût consumée plus vite. Alors elle loua Dieu de ce qu'après avoir reçu une seconde naissance, il voulait qu'elle fût bercée comme un petit enfant.

Altar de Santa Cristina, a la basílica de Bolsena Treball propi Auteur :Hans Peter Schaefer, http://www.reserv-a-rt.de/Wikimédia Commons

Le juge irrité ordonna qu'on lui rasât la tête et qu'on la menât nue à travers la ville jusqu'au temple d'Apollon. Quand, elle y fut arrivée; elle commanda à l’idole de tomber, ce qui la réduisit en poudre. A cette nouvelle le juge s'épouvanta et rendit l’esprit. Julien lui succéda: il fit chauffer une fournaise et y jeter Christine ; et elle resta intacte pendant cinq jours * qu'elle passa à chanter et à se promener avec des anges. Julien, qui apprit cela et qui l’attribua à la magie, fit jeter sur elle deux aspics, deux vipères et deux couleuvres. Les serpents lui léchèrent les pieds, les aspics ne lui firent aucun mal et s'attachèrent à ses mamelles, et les couleuvres en se roulant autour de son cou léchaient sa sueur. Alors Julien dit à un enchanteur «Est-ce que tu es aussi magicien? irrite les bêtes. » Et comme il le faisait, les serpents se jetèrent sur lui et le tuèrent en un instant. Christine commanda. ensuite aux serpents, les envoya dans un désert et elle, ressuscita. le mort. Julien alors ordonna de lui- enlever les mamelles, d'où il coula du lait au lieu de sang. Ensuite il lui fit couper la langue; Christine n'en perdit pas l’usage de la parole; elle ramassa sa langue et la jeta à la figure de Julien, qui, atteint à l’oeil, se trouva aveuglé. Julien irrité lui envoya deux flèches au coeur et une autre à son côté. En recevant ces coups elle rendit son esprit a Dieu, vers l’an, du Seigneur 287, sous Dioclétien. Son corps repose dans un châteauqu'on appelle Bolsene situé entre la Ville vieille et Viterbe. La tour qui était vis-à-vis de ce château a été renversée de fond en comble.
Alphanus le nomme Idion.
* Trois heures, d'après Alphanus.

La Légende Dorée

lundi 23 juillet 2012

Saint Apollinaire

Apollinaire vient de pollens, resplendissant, et de ares, vertu, resplendissant de vertus : ou bien de pollo, qui signifie admirable et naris, narine ; par quoi l’on entend la discrétion ; c'est comme si l’on disait. homme d'une discrétion admirable. Il peut encore venir de a, sans, de polluo, souiller, et ares, vertu, homme vertueux non souillé par le vice.

mosaïque absidiale de la Basilique Saint-Apollinaire in Classe à Ravenne 6th century Sant'Apollinare in Classe user:MChew/Wikimédia Commons Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Saint Apollinaire fut disciple de saint Pierre qui l’envoya de Rome à Ravenne où, après avoir guéri la femme du tribun, il la baptisa avec son mari et sa famille. Le juge en fut informé et Apollinaire fut mandé le premier pour comparaître devant lui. On le conduisit au temple de Jupiter pour qu'il sacrifiât. Comme il disait aux prêtres que l’or des idoles et l’argent qu'on y suspendait seraient mieux employés en les donnant aux pauvres qu'à les exposer ainsi devant les démons, il fut saisi aussitôt -et battu avec des fouets jusqu'à rester à demi mort : mais il fut recueilli par ses disciples et soigné pendant sept mois dans la maison d'une veuve. De là il vint à Classe** pour y guérir un noble qui était muet ***. Comme il entrait dans 1a maison, une jeune fille possédée d'un esprit immonde s'écria : « Retire-toi d'ici, serviteur de Dieu; sinon je te ferai jeter hors de la ville les mains et les pieds liés. » Saint Apollinaire la reprit aussitôt et força le démon à s'en aller. Après avoir invoqué le nom du Seigneur sur le muet et l’avoir guéri, plus de cinq cents hommes reçurent le don de la foi.
**Bourg à 3/4 de lieue de Ravenne dont il est le port.
***Bréviaire romain.


Ravenna, Basilica di Sant'Apollinare in Classe Reliques Treball propi Berthold Werner/Wikimédia Commons

Cependant les païens l’accablèrent à coups de fouet pour l’empêcher de nommer J.-C. : mais le saint étendu par terre criait que c'était le vrai Dieu. Alors ils le firent tenir debout et nu-pieds sur des charbons ardents, mais comme il prêchait encore J.-C. avec la plus grande constance, ils le chassèrent hors de la ville *.
Dans le même temps, Rufus, patricien de Ravenne, dont la fille était malade, avait appelé saint Apollinaire pour la guérir : mais celui-ci était à peine entré dans la maison qu'elle mourut. Rufus lui dit : « Il eut été à souhaiter que tu ne fusses pas entré chez moi, car les grands dieux irrités n'ont pas voulu guérir ma fille : mais toi, que lui pourras-tu faire ? » « Ne crains rien, lui répondit Apollinaire; seulement jure-moi; que si ta fille ressuscite, tu ne l’empêcheras pas de s'attacher à son créateur. » Il le promit et saint Apollinaire ayant fait une prière, la fille ressuscita. Elle confessa le nom de J.-C., reçut le baptême avec sa mère et une grande multitude de personnes,, et elle vécut dans la virginité . Quand César apprit cela, il écrivit au préfet du prétoire de faire sacrifier Apollinaire, ou de l’envoyer en exil. Apollinaire ayant refusé de sacrifier, le préfet le fit fouetter et ordonna qu'on l’étendît au chevalet pour le torturer.
* Bréviaire romain.
** Ibid.


Kopfreliquiar des Heiligen Apollinaris von Ravenna, Apollinariskirche Remagen Günter Ruch Released into the public domain (by the author).

Le saint persistant à confesser J.-C., il fit jeter de l’eau bouillante sur ses plaies et voulut l’envoyer en exil après l’avoir garrotté d'une massé énorme de fer. Les chrétiens, à la vue d'une si grande impiété, s'enflammèrent contre les païens, se jetèrent sur eux et en tuèrent plus de deux cents: Alors le préfet se cacha, jeta Apollinaire au fond d'une prison très profonde, ensuite il le fit mettre sur un vaisseau après l’avoir enchaîné, et le fit partir en exil: avec trois clercs qui suivaient le saint. Il s'éleva une tempête, et il n'y eut de sauvé que lui, les deux clercs et deux soldats qu'il baptisa. Revenu ensuite à Ravenne, où les païens le prirent et le conduisirent au temple d'Apollon, aussitôt qu'il eut aperçu: la statue de l’idole; il la maudit et tout aussitôt, elle tomba. A cette vue, les prêtres le menèrent au juge Taurus. Ce juge, après que le saint eut rendu l’usage de ses yeux à son fils qui était aveugle, se convertit à la foi, et garda Apollinaire pendant quatre ans dans son domaine.

Bleiglasfenster (Ausschnitt) in der Kathedrale Saint-Apollinaire in Valence, Darstellung: hl. Apollinaris Eigenes Werk GFreihalter/Wikimédia Commons

Les prêtres des faux dieux l’ayant accusé à Vespasien, celui-ci répondit que quiconque insultait les dieux devait sacrifier ou bien être chassé de la ville : « Il n'est pas juste, ajoutait-il, que nous engions les dieux; mais, s'ils s'irritent, ils pourront se venger eux-mêmes de leurs ennemis. » Alors le patrice Démosthène, sur le refus que lui fit saint Apollinaire de sacrifier, le confia à un centurion déjà chrétien. Celui-ci demanda au saint de venir au quartier des lépreux pour y échapper à la fureur des gentils; mais le peuple l’y poursuivit et le frappa si longtemps qu'il en mourut, après sept jours employés par lui à donner des avis à ses disciples; il fut enseveli ensuite avec les plus grands honneurs au même endroit par les chrétiens, sous l’empire de Vespasien, l’an du Seigneur 70.

Sant'Apollinare, frazione di Rovigo: la statua di San'Apollinare posta all'esterno della chiesa parrocchiale a lui dedicata presente nell'abitato. Eigenes Werk Threecharlie/Wikimédia Commons

Saint Ambroise s'exprime ainsi sur ce martyr dans la préface : « Le très digne prélat Apollinaire est envoyé par le prince des apôtres Pierre à Ravenne, annoncer aux incrédules le nom de Jésus. Après y avoir opéré un grand nombre de miracles eu faveur de ceux qui croyaient en J.-C., il fut souvent accablé sous les coups de fouet; et son corps déjà vieux fut soumis à des traitements horribles de la part des impies. Mais afin que les fidèles ne fussent pas ébranlés dans la foi en présence de pareils tourments, il opérait des miracles comme les apôtres. par la puissance de N.-S. J.-C. Après ses supplices, il ressuscite une jeune personne, il rend la vue aux aveugles, la parole aux muets, il délivre une possédée du démon, il guérit un lépreux, il rend la santé à un pestiféré dont les membres tombaient en dissolution; il renverse une idole et le temple qui l’abritait. O Pontife le plus digne de toute admiration et de tout éloge, qui mérita de recevoir le pouvoir dès apôtres avec la dignité épiscopale ! O courageux athlète de J.-C., sur le déclin et le froid des ans, il prêche au milieu des tortures avec constance J.-C., le Rédempteur du monde ! »

La Légende Dorée